Il y avait plusieurs raisons à cela.
Primo, comme il a déjà été dit, elle n’avait pas de preuves, et personne ne la croirait.
Secundo, elle avait honte de son extraordinaire sottise : comme pouvait-on épouser un monstre ? Bien fait pour toi, pauvre idiote !
Tertio, le remords la tenaillait d’avoir causé la perte de deux êtres. Elle était coupable, elle n’avait qu’à payer.
Et aussi – et c’était la raison la plus étrange –, jamais Elisa n’avait éprouvé de manière si intense la fragile beauté du monde. Le médecin psychiatre qu’elle avait consulté, avec beaucoup de prudence, sans citer aucun nom, au sujet de Gengis Khan lui avait affirmé que les paranoïaques voyaient leur délire s’aggraver au cours de l’automne. C’est le dernier automne de ma vie, se disait Elisa en regardant les peupliers qui commençaient à jaunir, et son cśur se serrait devant la douceur de cette fatalité. Sans doute était-ce là ce que ressentait le papillon de nuit volant vers la flamme d’une bougie. Il sait qu’il va périr, mais refuse de dévier de sa route…
L’unique fois où, cédant à un instant de faiblesse, elle s’était laissée aller à parler de sa peur, c’était une dizaine de jours plus tôt, en compagnie de cette excellente femme qu’était Olga Knipper. Elle avait craqué, on n’eût pas trouvé de plus juste expression. Elle n’avait fourni aucune explication concrète, mais avait éclaté en sanglots en bredouillant des paroles incohérentes. Olga, avec son obstination tout allemande, l’avait harcelée de questions, lui téléphonant sans relâche, lui expédiant lettre sur lettre, et après l’épisode du serpent avait accouru à l’hôtel. Elle avait fait plusieurs mystérieuses allusions à certain personnage susceptible de lui venir en aide dans n’importe quelle situation, et tout en exprimant bruyamment sa sympathie avait mis tout en śuvre pour lui tirer les vers du nez. Mais Elisa était restée de pierre. Sa décision était prise : ce qui devait arriver était inévitable, et il ne servirait à rien de mêler des étrangers à l’histoire.
Il n’existait qu’un seul moyen de se débarrasser de sa compatissante protectrice, un moyen fort cruel : se brouiller avec elle. Elisa savait comment y parvenir. Elle avait débité à son amie une kyrielle de propos outrageants et parfaitement impardonnables, touchant à ses relations avec son défunt mari. Olga s’était recroquevillée sur elle-même, avait fondu en larmes et était passée au vouvoiement pour rétorquer : « Dieu saura vous punir pour ce que vous venez de dire. » Puis elle avait pris congé.
Il me punira en effet, avait songé Elisa, et bientôt. Elle était ce jour-là si terrifiée, plus morte que vive, qu’elle n’avait éprouvé aucun remords. Elle s’était juste sentie soulagée qu’on la laissât en paix. Seule à seul avec son dernier automne, sa folie et ses cauchemars nocturnes…
Toc-toc-toc ! Toc-toc-toc !
Les coups retentirent à nouveau à la vitre, et Elisa se frotta les yeux pour chasser l’affreuse vision. Plus de calèche ni de cadavres pressant contre le carreau leurs faces avides.
Les ténèbres se dissipaient. Les contours des objets se dessinaient déjà, on discernait les aiguilles de l’horloge murale, qui venaient juste de passer cinq heures. Bientôt l’aube se lèverait et la peur, tel un animal nocturne, rentrerait dans sa tanière jusqu’au crépuscule suivant. A présent elle pouvait s’endormir sans crainte, elle le savait, on ne fait pas de cauchemar au matin.
Mais de nouveau un discret « toc-toc-toc » s’entendit.
Elle se redressa sur l’oreiller et comprit que son réveil n’était qu’un leurre. Elle continuait de dormir.
Elle rêvait qu’elle était étendue dans sa chambre d’hôtel encore plongée dans l’obscurité, elle regardait par la fenêtre, pour voir à nouveau se dessiner un visage de mort à la barbe rouge hirsute, un visage énorme et flou. Seigneur Dieu, prends pitié !
Elle se pinça, frotta encore une fois ses yeux collés de sommeil. Sa vue s’éclaircit. Ce n’était pas un rêve !
Un énorme bouquet de pivoines se balançait derrière les carreaux. Une main gantée de blanc le contourna et frappa trois coups : « toc-toc-toc ». Un visage apparut sur le côté, nullement cadavérique, mais au contraire bien vivant. Les lèvres surmontées d’une fine moustache en croc remuaient dans un murmure silencieux, les yeux s’écarquillaient, cherchant à scruter l’intérieur de la pièce.
Elisa reconnut un de ses admirateurs les plus persévérants : Vladimir Limbach, un hussard de la garde. Dans la cohorte des amateurs passionnés de théâtre se trouvaient bon nombre de jeunes officiers. A Saint-Pétersbourg, toute actrice, chanteuse ou ballerine un tant soit peu connue comptait forcément dans son entourage quelques-uns de ces jeunes gens bruyants et exaltés. Ils ovationnaient leur idole, lui lançaient des brassées de fleurs, et le jour de la représentation à bénéfice ou de la première dételaient les chevaux de sa calèche et promenaient eux-mêmes par les rues la maîtresse de leurs cśurs. Leur excès d’enthousiasme était flatteur et même utile, mais certains d’entre eux ne savaient pas où s’arrêter, et se permettaient de franchir la ligne séparant admiration et sollicitation.
Elisa eût-elle été dans un autre état d’esprit, peut-être eût-elle ri de l’entreprise de Limbach. Dieu sait comment il avait réussi à grimper sur la haute corniche du premier étage ! Cependant, à ce moment, elle fut prise de fureur. Le maudit roquet ! Il lui avait fait une peur bleue !
Elle bondit du lit et courut à la fenêtre. Le sous-lieutenant discerna dans la pénombre une silhouette blanche dévêtue et se colla avidement à la vitre. Sans penser que le gamin risquait de tomber et de se rompre le cou, Elisa tourna l’espagnolette et poussa les battants de la fenêtre, qui s’ouvrait vers l’extérieur.
Le bouquet vola par terre, tandis que Limbach, sous le choc, perdait l’équilibre, sans pour autant dégringoler dans le vide. Contredisant les lois de l’attraction terrestre, l’officier resta suspendu en l’air, oscillant et pivotant légèrement autour d’un axe.
L’énigme se trouva vite résolue : l’impudent personnage était descendu du toit, accroché à une corde nouée autour de sa ceinture.
— Divine ! prononça Limbach d’une voix oppressée. Laissez-moi entrer ! Je ne désire… que baiser le bas… de votre peignoir… avec vénération !
La colère d’Elisa s’évanouit brusquement, chassée par une terrible pensée. Si Gengis Khan avait vent de l’incident, le jeune idiot était condamné à mort !
Elle observa la rue de Tver, totalement déserte à cette heure de la nuit. Néanmoins, comment pouvait-on être sûr que le maudit maniaque ne se dissimulait pas quelque part sous un porche, ou derrière un réverbère ?
Sans un mot, Elisa referma la fenêtre et tira les rideaux. Entamer des tractations, formuler des prières ou des réprimandes n’eût fait qu’augmenter le risque.
Mais Limbach ne la laisserait pas en paix. Même dans sa propre chambre, la nuit, elle ne serait plus désormais à l’abri de ses manśuvres. Et le pire était que sa fenêtre donnait directement sur la rue… Pour la durée de sa tournée moscovite, l’Arche de Noé s’était installée au Louvre-Madrid, à l’angle de la rue Léontiev. Le Louvre était un hôtel chic dont la façade se dressait rue de Tver. C’était là que résidaient le directeur de la troupe, le jeune premier et la jeune première, dans des appartements dits « de luxe ». L’ensemble hôtelier comportait cependant une partie plus modeste, baptisée « le Madrid », qui donnait, quant à elle, sur la rue Léontiev, et où les autres membres de la troupe avaient pris leurs quartiers. Les compagnies de passage s’arrêtaient souvent dans ce double établissement, qu’on eût dit spécialement adapté à la hiérarchie théâtrale. Les comédiens à l’esprit railleur avaient surnommé le long couloir unissant le riche hôtel aux chambres de second ordre « les Pyrénées malaisées ».