Si la chose se reproduit, je devrai échanger ma chambre avec quelqu’un des Pyrénées, songea Elisa, un peu apaisée, et commençant même à sourire. Il lui était malgré tout difficile de rester indifférente face à pareille folie amoureuse. Il avait accouru de Saint-Pétersbourg, le vilain drôle. Sans doute en cachette de ses supérieurs. A présent il allait passer de longs jours en salle de police. Ce n’était pas le pire qui pouvait lui arriver…
1. Marfa Possadnitsa de Novgorod (1830) : drame en cinq actes et en vers de Mikhaïl Pétrovitch Pogodine (1800-1875).
2. Soupe à base de viande, de poisson ou de champignons et de différents ingrédients en saumure (concombre, chou, câpres, olives…).
Horreur
Après le scandale survenu à l’issue de la représentation de Pauvre Lisa, on avait tant parlé du théâtre, dans le monde et dans les journaux, que Stern avait changé ses plans, et renoncé à suspendre les spectacles. L’agiotage autour de l’Arche de Noé avait atteint une échelle inouïe : les spéculateurs revendait les billets non pas le triple, mais près du décuple de leur prix. Dans la salle, partout où c’était possible, et même dans les passages interdits, on installait des chaises supplémentaires. A chacune de ses entrées sur scène, Elisa sentait mille paires d’yeux braquées avidement sur elle, comme si les spectateurs attendaient que la jeune première fût victime de quelque accident incongru. Mais contrairement à son habitude, elle s’efforçait de ne pas regarder le public, craignant d’y repérer une flamme démente couvant sous des sourcils en broussaille…
On avait donné encore une fois chacune des pièces déjà montées : Pauvre Lisa, Les Trois Sśurs et Hamlet. Toutes avaient reçu un très bon accueil, mais Noé Noévitch restait insatisfait. Lors des séances d’analyse qui succédaient au spectacle, quand les comédiens buvaient le champagne, inscrivaient leurs remarques dans les Tables de la loi et s’adressaient piques et compliments, le metteur en scène se plaignait que la « tension diminuait ».
« Irréprochable mais fade ! s’exclamait-il. On se croirait chez Stanislavski ! Si nous continuons ainsi, nous allons perdre toute notre avance. Un théâtre sans bruit, sans provocation, sans scandale, ce n’est plus qu’une moitié de théâtre. Donnez-moi du scandale ! Donnez-moi la pulsation du sang ! »
L’avant-veille, lors de la représentation de Hamlet, le scandale avait malgré tout eu lieu, et cette fois encore Elisa en avait été l’objet. L’effet avait été moindre que le 5 septembre, cependant elle ne savait encore ce qui était le plus répugnant : voir surgir un serpent ou subir l’abjecte conduite d’un Emraldov !
Car si Elisa ne supportait plus du tout quelqu’un, c’était bien son principal partenaire. Un paon épris de lui-même, pontifiant, bête, mesquin et envieux ! Qui ne pouvait absolument pas admettre qu’elle fût indifférente à son charme mièvre et qu’elle eût plus de succès que lui auprès du public. Sans le troupeau de demoiselles hystériques dont les cris perçants électrisaient le reste des spectateurs, tous se fussent depuis longtemps rendu compte que le roi était nu ! Il était incapable de jouer correctement, et se contentait de lancer des regards farouches. Et il fallait encore qu’il s’évertuât, l’animal, à l’embrasser pour de vrai, sur la bouche. En y mettant la langue par-dessus le marché !
L’avant-veille, donc, il avait franchi toutes les bornes. Dans la scène où Hamlet s’emploie à faire sa cour à Ophélie, Emraldov avait joué le prince danois en grossier personnage aux manières obscènes, la serrant contre lui, lui écrasant la poitrine, puis provoquant l’effroi et l’enthousiasme de la salle en lui pinçant une fesse, d’un geste appuyé, comme l’eût fait un domestique avec une femme de chambre !
En coulisse, Elisa lui avait flanqué une gifle, mais l’autre s’était contenté de ricaner, tel un gros chat repu. Elle était certaine qu’au moment du bilan, après le spectacle, il serait le premier à en prendre pour son grade, mais Stern avait loué au contraire « sa trouvaille novatrice » et prédit que tous les journaux en parleraient le lendemain. Ils en avaient parlé en effet, et la feuille de chou La Vie pour un kopeck s’était même permis de glisser une allusion transparente aux « relations particulières » qu’entretenaient Mme Altaïrskaïa-Lointaine et « l’irrésistible » M. Emraldov, et d’insister sur « la passion africaine qui avait si spontanément fait irruption sur scène ».
Si les choses continuaient ainsi, Noé Noévitch, pour ne pas décevoir son public, se verrait contraint d’imaginer chaque fois de nouveaux tours, conformément à sa « théorie du sensationnel ». Irait-il jusqu’à lâcher des crocodiles au milieu de ses comédiens ? Ou bien à forcer ses actrices à jouer nues ? La Goupilova avait déjà proposé, dans Les Trois Sśurs, de paraître sur scène en déshabillé, pour souligner, selon elle, quelle souillon dévergondée Natalia était devenue une fois installée dans la demeure des Prozorov. Mais qui aurait envie de contempler les squelettiques appas de Xantippa Pétrovna ?
Les répétitions de La Cerisaie allaient bon train : elles avaient lieu chaque matin à partir de onze heures. Mais le spectacle bizarrement peinait à prendre tournure. Y avait-il tant matière à sensationnel dans la pièce, même traitée de manière inédite ? Noé Noévitch lui-même semblait déjà avoir conscience de s’être fourvoyé, mais refusait de reconnaître son erreur. Et c’était bien dommage. Elisa aurait tant aimé interpréter quelque chose de piquant, de raffiné, qui sortît de l’ordinaire. Le rôle de jeune ingénue de dix-sept ans écrit par Tchekhov ne lui plaisait pas du tout. Il était ennuyeux, sans épaisseur, il n’y avait presque rien à jouer. Mais la discipline est la discipline.
A onze heures moins le quart, elle montait dans l’auto. Jeune premier et jeune première avaient droit par statut à une voiture ouverte, les autres étaient remboursés de leurs frais de déplacement en fiacre, mais ce jour-là, Dieu merci, Elisa fit le trajet seule. Emraldov n’avait pas passé la nuit à l’hôtel, comme cela lui arrivait souvent.
Elisa remonta la rue de Tver, retenant son chapeau à large bord, orné d’une plume d’autruche. On la reconnaissait, et des cris enthousiastes s’élevaient sur son passage, tandis qu’en retour le chauffeur donnait du klaxon pour remercier les badauds. Elisa aimait ces excursions en voiture, qui l’aidaient à se charger d’énergie créatrice avant la répétition.
Chaque acteur avait son truc, sa petite ruse personnelle lui permettant d’entrer dans l’état magique du Jeu. La Goupilova, par exemple, se querellait systématiquement avec quelqu’un, afin de s’élever au degré de nervosité nécessaire. La Réginina lambinait exprès pour arriver en retard et essuyer la colère du metteur en scène. La pulpeuse Abrikossova se collait des claques sur les joues (Elisa l’avait vue faire plusieurs fois). Lev Spiridonovitch Rézonovski, tout le monde le savait, vidait un flacon. Quant à Elisa, elle avait besoin d’une brève promenade en voiture, de la caresse du vent et des acclamations des passants, ou bien, autre plaisir, de marcher dans la rue d’un pas aérien, et qu’on la reconnût et qu’on se retournât en la voyant.
Rouge pivoine, toute vibrante intérieurement, elle grimpa l’escalier quatre à quatre, se débarrassa de sa cape, ôta son chapeau et se regarda brièvement dans le miroir (elle était un peu pâle, mais cela lui allait bien), et à la minute près, à onze heures tapantes, entra dans la salle. Tous, hormis Emraldov et la Réginina, étaient déjà assis devant la scène, au premier rang. Stern se tenait en haut, montre à la main, prêt à exploser. Novimski piétinait derrière lui, gagné par son impatience.