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— Je ne comprends pas comment on peut témoigner autant d’irrespect à ses collègues et, pour tout dire, à l’art, commença la Goupilova d’une voix mielleuse.

Méfistov renchérit :

— Est-ce qu’ils seraient arrivés en retard également à la véritable arche de Noé ? La personne qui prétend au statut de principal acteur de la troupe paraît nous tenir tous pour de la vulgaire valetaille. Y compris le metteur en scène. Nous devons tous attendre que monsieur daigne avoir achevé son déjeuner ! Et les éternels retards de Mme Réginina ! On entre dans le personnage, on se prépare, on s’accorde à son rôle, et au lieu de cela…

A cet instant, comme à l’habitude, Vassilissa Prokofievna déboula dans la salle, la face écarlate, en lançant :

— Je ne suis pas en retard ?

— Ha ha ha ! fit la Goupilova.

Stern porta les mains à ses tempes, tandis que Novimski hochait la tête d’un air réprobateur. On aurait pu à présent commencer, mais Emraldov ne se montrait toujours pas. Cela ne lui ressemblait guère. Il pouvait passer la nuit avec n’importe qui, Hippolyte arrivait toujours à l’heure aux répétitions, même s’il ne tenait qu’à peine sur ses jambes sous l’effet de la gueule de bois.

— Il faudrait que quelqu’un aille voir à la loge de maquillage. Sans doute notre apollon est-il si bouffi qu’il n’arrive pas à poudrer les poches sous ses yeux, suggéra Rézonovski.

— Allez-y donc vous-même. Il n’y a pas de domestiques ici, lui rétorqua son ex-épouse avec mépris.

— Comment ça, « il n’y a pas de domestiques » ? plaisanta Labiline. Et moi alors ?

Cependant il se garda bien de quitter sa place. Finalement ce fut, bien entendu, le toujours serviable Vassia Innokentov qui se chargea de la corvée.

Quel ennui, songea Elisa, en réprimant un bâillement. Méfistov a raison : ça vous ferait perdre toute envie de jouer.

Elle tira un petit miroir de son sac à main et entreprit de travailler la mimique de son personnage : joie innocente, émotion touchante, attendrissement, légère frayeur. Le tout très « jeune fille », tendre, dans les tons pastel.

Stern était en train de sermonner Novimski on ne savait à quel propos, Kostia Labiline plaisantait avec Sérafima, la Goupilova se chicanait avec Vassilissa Prokofievna sur un ton hystérique.

— Messieurs… Noé Noévitch !

Vassia se tenait au fond de la scène, pâle comme un mort. Sa voix était chevrotante, presque étranglée. Tous se tournèrent vers lui dans un silence soudain.

— Vous avez trouvé Emraldov ? demanda Stern d’un air sévère.

— Oui…

Les lèvres d’Innokentov s’étaient mises à trembler.

— Eh bien alors, où est-il ?

— Chez lui, dans sa loge… Je crois qu’il est… mort.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

Noé Noévitch se précipita dans les coulisses. Les autres le suivirent. Le miroir tressautait dans les mains d’Elisa. A cet instant, elle avait l’esprit vide, elle était simplement sous le choc. Elle se pressa de rejoindre le reste de la troupe.

Tous étaient effarés, confus, désemparés. Bien qu’au premier coup d’śil il fût évident qu’Hippolyte était bel et bien mort (il gisait sur le plancher, étendu sur le dos, une main en l’air, les doigts crispés), on tenta de le relever, de lui souffler dans la bouche, tandis que quelqu’un criait : « Un médecin ! Un médecin ! »

Enfin Noé Noévitch intervint :

— Allons donc, vous ne voyez pas ? lança-t-il. Il est déjà raide. Eloignez-vous, tous ! Novimski, téléphonez à la police. Ils doivent avoir leur propre médecin… Comment dit-on déjà… un expert médical.

Elisa, bien sûr, fondit en larmes. Elle était désespérée de voir Emraldov, de son vivant si incroyablement beau, à présent affalé sur le sol, le visage contracté, sa jambe de pantalon retroussée, sans qu’il s’en souciât désormais le moins du monde.

Ils restèrent là, massés sur le seuil, en attendant les policiers. La Réginina récitait des prières avec sentiment, Abrikossova sanglotait, Méfistov et Goupilova conféraient à voix basse, se demandant avec qui le défunt avait pu passer la nuit. Rézonovski soupirait :

— Il a fini de faire la noce, et de boire plus que de raison, le malheureux jouisseur. Je l’avais pourtant prévenu.

Incapable de rester inactif, Novimski tenta de remettre de l’ordre : il redressa la chaise renversée et ramassa une coupe d’étain qui traînait par terre (un accessoire qui servait dans Hamlet).

— Où allons-nous dégoter maintenant un Lopakhine ? s’enquit Noé Noévitch sans qu’on comprît à qui il s’adressait.

Enfin un fonctionnaire de la police arriva, escorté d’un médecin. Il demanda à tous de sortir et ferma les portes de la loge. L’examen du corps dura un long moment. Les hommes, à l’exception de Stern, se rendirent au buffet pour boire à la mémoire du défunt. Un premier reporter se présenta, qui avait eu vent, on ne sait comment, de la tragédie. Puis un deuxième, et un troisième. Suivis bientôt par des photographes.

Elisa se retira aussitôt chez elle (comme Emraldov, elle disposait par contrat d’une loge personnelle). Elle s’assit devant le miroir pour réfléchir à la toilette qu’elle porterait pour accompagner le cercueil. Les funérailles en effet n’auraient pas lieu sur place, mais à Saint-Pétersbourg. Hippolyte avait une épouse qui haïssait le théâtre et tout ce qui s’y rapportait. A présent, son mari volage allait enfin lui revenir, et elle le ferait inhumer comme elle le jugerait bon.

Elle passa un instant à composer sur son visage différentes nuances d’affliction.

Puis du bruit s’éleva dans le couloir, on entendit des pas, des voix alarmées, quelqu’un même poussa un cri. Elisa comprit que la police en avait terminé et qu’il était temps de sortir affronter la presse. Elle se leva et jeta sur ses épaules le boa de plumes des Trois Sśurs, dont la forme et la couleur convenaient parfaitement au deuil. Son front et ses joues étaient pâles, sans qu’elle eût usé d’artifice. Et ses yeux, au souvenir du pauvre Hippolyte, s’emplirent dans l’instant de larmes. Ils brilleraient sur les photographies. Quel désastre, quelle horreur, se dit Elisa, pour se remettre dans la note.

Mais l’horreur était encore à venir. Elle commença quand le visage taché de son de Zoïa Linotova parut dans l’encadrement de la porte.

— Vous imaginez, Elisa ? Le médecin prétend qu’Emraldov s’est empoisonné. Certainement à cause d’un amour malheureux ! Eh bien, qui aurait pu attendre ça de lui ! Les reporters sont comme fous !

Sur quoi elle fila propager plus loin l’ahurissante nouvelle.

Elisa, quant à elle, songea à l’entrepreneur Fourchtatski. Ainsi qu’à un autre fait, qui venait juste de lui revenir à l’esprit, à l’instant même.

Quand Hamlet-Emraldov avait pincé la fesse d’Ophélie, provoquant dans la salle exclamations indignées et rires gras, Elisa avait remarqué dans son champ de vision latéral un homme vêtu d’un frac noir qui se levait brusquement et gagnait la sortie. Elle était alors sous le choc, abasourdie, et n’avait pas cherché à le suivre des yeux, mais à présent la scène se redessinait devant elle comme sur une photographie. Son regard possédait une faculté essentielle pour une actrice : celle de retenir les menus détails.

L’homme qui avait quitté la salle avait des épaules carrées, un pas nerveux, une calvitie étincelante. C’était Gengis Khan, c’était lui à coup sûr, à présent elle en était certaine.

Etouffant un cri, Elisa se cramponna à la table pour ne pas tomber. En vain. Ses jambes se dérobèrent sous elle comme si elles étaient soudain de chiffon.

Ce fut Noé Noévitch qui présida en personne à la cérémonie d’adieu, triste événement qu’il s’appliqua à mettre en scène comme il l’eût fait d’une pièce de théâtre.