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Le spectacle qui en résulta fut impressionnant. Le cercueil franchit les grandes portes du théâtre, comme il se doit, sous les applaudissements et les cris stridents de tout un chśur de pleureuses inconsolables, admiratrices désormais orphelines du jeune premier. La place débordait de monde. La procession se mit en marche, traversant la moitié de la ville pour atteindre la gare Nikolaïev, située à une verste de là.

Elisa marchait juste derrière le corbillard, la tête obstinément baissée. Elle était couverte d’un voile qu’elle relevait de temps à autre pour essuyer ses larmes.

L’état de peur panique qui s’était emparé d’elle dès le moment qu’elle avait deviné la vraie cause de la mort d’Hippolyte l’avait abandonnée pour un temps. Elisa sentait les regards posés sur elle et était tout entière dans son personnage. Le défunt, revêtu d’un costume de Cyrano (son rôle le plus célèbre), auquel seul manquait le faux nez, était transporté dans un cercueil ouvert, et il n’était guère difficile de s’imaginer en Roxane accompagnant dans son dernier voyage le héros prématurément disparu.

Avant le départ du train, Stern prononça un discours magnifique qui tira des sanglots à toutes les femmes présentes dans la foule, plongeant même certaines dans de véritables crises d’hystérie.

— Un grand acteur s’en va, un homme chargé d’énigmes, qui emporte avec lui le mystère de sa mort. Adieu, l’ami ! Adieu, toi, le plus talentueux de mes disciples ! Oh, dans quelle scintillante lumière tu vécus ! Oh, dans quelles ténèbres aujourd’hui tu t’en vas ! Mais à travers la nuit, tu quittes ce monde pour un autre monde encore plus radieux !

Elisa, en tant que partenaire du défunt, aurait dû également se fendre de quelques paroles de circonstance, mais après les exploits oratoires de Stern, elle craignait de paraître ridicule, aussi porta-t-elle la main à sa gorge, comme si une boule de chagrin l’étouffait, qu’elle était incapable de ravaler. Elle baissa la tête et, toujours silencieuse, se contenta de laisser tomber un lis blanc dans le cercueil.

Le tout lui parut assez réussi. Quel avantage offre le voile ! On peut à travers observer les visages sans que personne s’en rende compte. Elisa ne s’en privait pas. Oh, comme on la regardait ! Avec des larmes dans les yeux, avec admiration, avec vénération !

Soudain son attention fut attirée par une main levée, gantée de blanc. La main se referma, serrant le poing, puis tournant le pouce vers le bas, en ce geste par lequel on condamnait à mort le gladiateur vaincu. Elisa tressaillit, son regard passa du gant au visage de son propriétaire, et tout lui parut s’envelopper de brouillard. C’était lui, Gengis Khan ! Triomphant, découvrant ses dents en un rictus vengeur.

Pour la seconde fois de la journée, elle perdit connaissance. Ses nerfs étaient tendus à craquer.

Durant le trajet du retour, entre la gare et le théâtre, Noé Noévitch la morigéna longuement, le tonnerre de sa voix couvrant le vacarme du moteur :

— La scène avec le lis était formidable, je ne le discute pas. Mais aller s’évanouir, c’est pousser un peu loin le bouchon ! Et puis, pourquoi tomber de manière si vulgaire, si inélégante ? Le bruit du choc de votre nuque contre l’asphalte s’est entendu à dix pas ! Depuis quand êtes-vous adepte de l’école naturaliste ?

Elisa ne répondit pas, peinant encore à reprendre ses esprits. Stern pouvait bien penser ce qu’il voulait. Sa vie, de toute manière, était finie…

Ils ne se rendaient pas au théâtre pour célébrer un repas funéraire. C’eût été indigne, petit-bourgeois. Le metteur en scène avait déclaré : « La meilleure manière d’honorer la mémoire d’un acteur, c’est de poursuivre le travail sur son dernier spectacle », et avait fixé une réunion extraordinaire pour redistribuer les rôles. La troupe avait chaleureusement accueilli la proposition. Depuis la veille, tous s’interrogeaient : qui donc allait jouer à présent Eraste, Verchinine, Hamlet et Lopakhine ?

Devant les comédiens, Noé Noévitch prononça un discours d’une tout autre teneur qu’au cimetière.

— C’était un acteur passable, mais il nous a fait une belle mort. On peut dire qu’il s’est sacrifié sur l’autel de notre cher théâtre, ajouta-t-il d’une voix émue pour aussitôt adopter un ton purement pratique, sans plus paraître très affligé : Grâce à Hippolyte, on parle de nous dans tous les journaux, dans tous les salons. En conséquence, je vous propose une manśuvre audacieuse. Nous annonçons un deuil d’un mois. Nous ne remplaçons pas Emraldov dans les pièces du répertoire. Pour ainsi dire, nous concéderons des pertes en hommage à la mémoire d’un grand artiste. Nous abandonnons Les Trois Sśurs, Lisa et Hamlet.

— Grandiose, maître ! s’exclama Novimski. Noble geste !

— La noblesse n’a rien à voir là-dedans. Le public a déjà vu notre répertoire. Sans Emraldov et ses admiratrices hystériques, les spectacles perdront la moitié de leur potentiel électrique. Baisser le prix des places serait une erreur, cependant je ne saurais souffrir des fauteuils vides dans la salle. Par conséquent, mes amis, nous nous concentrerons désormais sur les répétitions de La Cerisaie. Je vous demande à tous d’être sur place à onze heures. Et de veiller à ne pas être en retard, Vassilissa Prokofievna, autrement je vous mettrai à l’amende, comme prévu par le contrat.

— Vous voudriez tout convertir en argent ! Vous êtes un marchand du temple, voilà ce que vous êtes !

— Dans un temple, Vassilissa Prokofievna, on n’achète pas de billets, riposta Stern. Et les chantres ne touchent pas trois cents roubles par mois, quel que soit le nombre de messes, autant dire de spectacles, qu’ils ont servies.

La Réginina lui tourna le dos, trop fière pour s’abaisser à lui répondre.

— Pour entretenir l’intérêt du public et compléter nos finances, nous organiserons plusieurs concerts en hommage à Emraldov. Pour le premier, la salle sera remplie par ses admiratrices venues tout spécialement de Saint-Pétersbourg. Le suicide est à la mode en ce moment. Avec un peu de chance, une idiote mettra fin à ses jours pour imiter son idole. Nous honorerons sa mémoire par un concert spécial.

— Mais c’est affreux ! murmura Innokentov. Comment peut-on se livrer à de tels calculs ?

— Quel cynisme monstrueux ! renchérit tout haut la mère noble, que la menace d’être mise à l’amende avait outragée.

Mais Elisa pensa : Stern n’est pas un cynique, pour lui la vie est impensable sans théâtre, et le théâtre impensable sans effet. La vie est un décor, la mort est un décor. Il est comme moi : il aimerait mourir sur scène sous les applaudissements et les sanglots du public.

— Tout cela est merveilleux, intervint Rézonovski d’une voix grave et posée, mais à qui avez-vous l’intention de confier le rôle de Lopakhine ?

La réponse du metteur en scène était déjà prête :

— Je vais chercher quelqu’un ailleurs. Peut-être parviendrai-je à décider Lionia Leonidov1 à collaborer un temps avec nous, par solidarité dans notre malheur. Il connaît bien le rôle, en modifier l’interprétation, pour un acteur de son envergure, c’est un jeu d’enfant. Et pour la période des répétitions, je prendrai Novimski. Vous savez déjà le texte, Georges, n’est-ce pas ?

L’assistant hocha la tête avec empressement.

— Voilà qui est parfait. Je me chargerai moi-même de Siméonov-Pichtchik et du passant. Quant au chef de gare, on peut fort bien l’éliminer : chez Tchekhov, il ne prononce pas un mot. Nous allons commencer maintenant. Je vous demande à tous d’ouvrir vos dossiers.

A cet instant la porte (la réunion avait lieu au foyer des artistes) grinça.