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— Qui est-ce encore ? demanda Noé Noévitch, irrité, ne supportant pas que des personnes étrangères à la troupe se manifestent durant les répétitions ou les assemblées. Ah ! C’est vous, monsieur Fandorine !

Le visage émacié du metteur en scène changea dans l’instant d’expression, pour s’éclairer d’un sourire des plus charmants.

— Je ne m’attendais pas…

Tout le monde se retourna.

Dans l’embrasure de la porte, tenant dans ses mains un haut-de-forme anglais, gris à carre peu élevée, se tenait le postulant à l’emploi de dramaturge.

1. Leonid Mironovitch Leonidov (1873-1941), un des acteurs préférés de Stanislavski. En 1911, il jouait au Théâtre d’art de Moscou.

La théorie de la rupture

— Noé Noévitch, on m’a dit au t-téléphone que vous étiez ici, dit-il avec un léger bégaiement. Je vous présente toutes mes condoléances et vous demande pardon de vous déranger en ce t-triste jour, mais…

— Vous avez des nouvelles pour moi ? demanda le metteur en scène, s’animant. Entrez donc, entrez !

— Oui… Enfin, non. Pas dans ce sens, mais dans un autre assez in-nattendu…

Le nouvel arrivant serrait sous son bras une serviette de cuir. Il adressa un salut discret au reste des personnes présentes.

Elisa hocha la tête avec froideur puis se détourna en pensant : Quelle maladresse pour feindre l’embarras ! Je doute qu’il connaisse ce sentiment. Hier, il ne paraissait pas gêné le moins du monde, dans une situation autrement plus embarrassante.

La veille, Elisa était en proie à une agitation extrême. Elle sanglotait, secouée de frissons nerveux, se trouvait incapable de rester en place. Puis tard dans la soirée, prise d’une impulsion soudaine, elle avait filé au théâtre, un énorme bouquet de roses noires dans les bras. Elle voulait, en signe d’hommage et de repentir, déposer les fleurs à l’endroit où était mort l’homme qu’elle avait tant détesté et dont elle avait, sans le vouloir, causé la perte.

Elle avait ouvert elle-même la porte de l’entrée de service. Selon la théorie de Noé Noévitch, le théâtre ne devait pas être la seconde maison du comédien, mais la première, aussi chaque membre de la troupe possédait-il sa propre clef. Le gardien de nuit n’était pas à son poste, mais Elisa n’y accorda pas d’importance. Elle monta à l’étage des loges et suivit le long couloir plongé dans la pénombre, le nez dans le parfum des roses. Elle tourna au coin… et s’immobilisa.

La porte d’Emraldov était grande ouverte. De la lumière brillait à l’intérieur, et il s’en échappait un bruit de conversation.

— Vous êtes certain qu’il est resté ici une fois tout le monde p-parti ? demanda quelqu’un.

Elisa eut l’impression d’avoir déjà entendu ce bégaiement.

Le gardien répondit :

— Et quoi, j’irais raconter des craques peut-être ? Avant-hier, on donnait Hamlet, prince du Danemark, une pièce sentimentale. Après la représentation, ces messieurs et dames ont bu, ont un peu chahuté. Bon, c’est toujours comme ça. Puis chacun est rentré chez soi. Mais M. Emraldov, lui, s’en est point allé. Je suis passé jeter un coup d’śil, pensant qu’il avait encore oublié d’éteindre. Mais il m’a dit : « Tu peux te retirer, Antip, j’attends une visite. » Il était gai, il chantait je ne sais quoi. Il avait déjà quitté le costume réglementaire, vous savez, ces sortes de culottes, avec des poches aux genoux, le chapeau à plume, le sabre. Mais il avait trimballé dans sa loge les coupes avec quoi ils trinquent au banquet. De beaux objets, avec des aigles.

— Oui, oui, vous en avez déjà p-parlé. Et alors, quelqu’un est venu le voir ?

— Je vais pas mentir. J’ai point vu.

Indignée, Elisa se campa sur le seuil sans un mot.

Ça alors ! Pourtant, à leur première rencontre, ce M. Eraste Ivanovitch, non, Eraste Pétrovitch… comment déjà ?… un nom de famille un peu bizarre… avait produit sur elle une excellente impression. Bel homme, du bon âge quand on appartient au sexe fort, quelque chose comme quarante-cinq ans, conjugaison heureuse d’un visage plein de fraîcheur et d’une noble chevelure blanche. Seul défaut, il n’avait guère de goût pour s’habiller : beaucoup trop élégant, et puis quel homme sensé épinglait aujourd’hui une perle à sa cravate ? Mais son maintien était irréprochable. On voyait tout de suite qu’il appartenait à la bonne société. Il aurait même pu l’intéresser, sans doute, s’il eût exercé une activité qui valût quelque chose. Mais dramaturge… c’était d’un tel ennui, c’était bon pour un Bachmatchkine1. Certes il s’était qualifié lui-même de « voyageur ». Mais c’était plutôt quelque théâtreux fanatique, quelque mondain désśuvré brûlant de s’introduire dans le monde du théâtre. Ce genre d’individu n’était pas rare. Au Théâtre d’art, par exemple, il y avait un ancien général qui jouait les troisièmes rôles tout à fait bénévolement.

— Je n’aurais pas cru, monsieur, que vous comptiez au nombre des curieux, lâcha Elisa avec mépris quand enfin il s’aperçut de sa présence.

Dès que la nouvelle de la mort tragique d’Hippolyte Emraldov s’était répandue, le bâtiment du théâtre s’était trouvé littéralement assailli : reporters, admiratrices inconsolables, amateurs de scandale, tous cherchaient à y pénétrer, allant presque jusqu’à se faufiler par les fenêtres. Mais le « voyageur », visiblement, s’était montré plus subtil : il s’était présenté à une heure tardive, une fois la foule dispersée, et avait soudoyé le gardien de nuit.

— Oui, madame, il y a là bien des éléments curieux, en effet, répondit Fandorine (ah ! voilà quel était son nom) avec une identique froideur et, qui plus est, sans trahir la moindre confusion.

— Je vous demanderai de partir. Les étrangers au théâtre n’ont rien à faire ici. C’est indécent à la fin !

— Très bien, je m’en vais. Au reste, j’ai déjà tout vu.

Et prenant congé, il la salua d’un léger signe de tête, presque désinvolte, puis dit à Antip :

— Mme Lointaine a entièrement raison. Fermez la porte à clef et ne laissez plus personne entrer ici. Au revoir, madame.

— Au revoir ? répliqua-t-elle d’un ton hostile. Vous avez donc toujours l’intention de vous employer chez nous comme dramaturge ?

— Non, j’ai changé d’idée. Mais nous nous reverrons bientôt.

Et en effet ils s’étaient revus.

— J’aimerais échanger quelques mots en t-tête à tête, dit le majestueux sieur Fandorine au metteur en scène, en singeant l’émotion avec toujours aussi peu de talent.

Quand on avait de tels yeux de glace, comment pouvait-on savoir ce qu’était l’émotion !

— Mais je puis attendre que vous ayez terminé…

— Non, non, en aucun cas. Nous allons parler tout de suite, et en tête à tête, très certainement.

Stern prit le voyageur par le bras et l’entraîna hors de la pièce.

— Occupez-vous tout seuls. Je reviens dans un instant. Familiarisez-vous avec le nouveau Lopakhine. Que chacun dresse une esquisse de ses rapports psychologiques avec le personnage… Veuillez me suivre dans mon bureau, Eraste… euh… Pétrovitch.

Cependant « l’instant » sternien s’éternisa. Elisa n’avait guère de raison de se familiariser avec le nouveau Lopakhine : d’abord, son Ania, d’après la pièce, n’avait presque aucun contact avec le fils de paysan ; ensuite, Lopakhine serait joué dans le spectacle par Leonidov ou un autre de même talent, et en tout cas pas par Novimski, si adorable fût-il.

Le pauvret trottait de l’un à l’autre, le dossier d’Emraldov serré contre sa poitrine, mais personne ne souhaitait « bâtir des relations psychologiques » avec lui.