— L’escrime japonaise diffère considérablement de celle p-pratiquée en Occident, observa Fandorine, qui de nouveau bégayait. On aura besoin ici d’une certaine préparation.
— Oui, le problème qui m’inquiète le plus, c’est celui de toutes ces réalités japonaises. Gestuelle, instruments de musique, chants, plastique corporelle, et cetera. Il faudra trouver quelque part un vrai Japonais et l’engager comme consultant. Je ne puis me permettre de commettre une pantalonnade comme le fut la mise en scène milanaise de Madame Butterfly.
Stern s’était rembruni, la mine soucieuse, mais l’auteur de la pièce le rassura :
— Naturellement, j’y ai pensé. Premièrement, je m’y entends moi-même assez bien en matière de culture nippone. Et deuxièmement, je vous ai amené un Japonais. Il attend dans le vestibule.
Tous lâchèrent une exclamation, et Elisa songea : Cet homme est un sorcier, il ne lui manque qu’une cape semée d’étoiles et une baguette magique. Imaginez seulement : promener avec soi un véritable Japonais vivant !
— Mais alors, allez vite le chercher ! s’exclama Noé Noévitch. En vérité, c’est le dieu du théâtre qui vous a envoyé à nous ! Non, non, restez ! Messieurs, appelez un ouvreur, qu’il conduise ici notre visiteur japonais. Quant à moi, Eraste Pétrovitch, j’aimerais en attendant vous poser une question : puisque vous êtes si prévoyant, peut-être avez-vous des idées quant au possible interprète du rôle de ce… comment s’appelle-t-il…
Il jeta un coup d’śil au texte.
— … de ce shi-no-bi, surnommé le Silencieux ? D’après ce que j’ai compris, les shinobi sont un clan de tueurs professionnels, un peu comme les haschischins arabes. Dans la pièce, notre homme jongle, marche sur la corde raide, et esquive les coups de sabre.
— En effet, dit Rézonovski. Et nous n’avons plus de jeune premier. Si Emraldov était encore en vie…
— J’imagine mal Hippolyte faisant le funambule, observa la Réginina.
— Oui, c’est un problème, renchérit Novimski. Et je le crains, insoluble.
Le metteur en scène se montra d’un autre avis :
— Pas si insoluble que ça. On pourrait trouver un acrobate de cirque. Les gens de cirque sont parfois assez artistes.
— Peut-être n’a-t-on pas forcément besoin d’un comédien professionnel, glissa le merveilleux Eraste Pétrovitch, exprimant une opinion pleine de bon sens. Le rôle du Silencieux est muet, et son visage est couvert d’un masque jusqu’à la toute fin.
— Mais dites-moi…
Stern fixait Fandorine avec espoir.
— Vous qui avez vécu au Japon, vous ne seriez pas initié à tous ces trucs orientaux ? Non, non, ne refusez pas ! Avec votre silhouette et votre physique, vous feriez un partenaire parfait pour Elisa !
L’apollon jeta un coup d’śil en direction de la jeune femme, pour la première fois en tout ce temps, puis hésita un moment avant de répondre :
— Oui, je sais faire tout ça, y compris marcher sur une corde, mais… Pour rien au monde je n’oserais monter sur scène… Non, non, n’insistez pas.
— Demandez-le-lui, Elisa ! Suppliez-le ! Tombez à genoux ! s’écria Noé Noévitch, en proie au plus vif émoi. Regardez ces traits ! Quelle grâce ils possèdent ! Quelle force ! Quand le Silencieux, à la fin de la pièce, ôtera son masque et qu’un rai de lumière éclairera son visage, le public sera hystérique !
Elisa tendit ses mains vers l’auteur, dans le geste de Desdémone implorant pitié, et lui adressa le plus lumineux de ses sourires, devant lequel aucun homme n’avait jamais su résister.
Mais la conversation fut interrompue par l’ouvreur apparu à la porte.
— Noé Noévitch, j’ai amené la personne. Entrez, mon bon monsieur.
Ces derniers mots s’adressaient à un Asiatique, plutôt petit et trapu, arborant un costume deux pièces à carreaux. L’homme s’avança de quelques pas, ôta son canotier, et salua très bas l’assistance, sans courber le dos. Un éclat de lumière se refléta sur son crâne rasé, idéalement rond, et poli comme un miroir.
— Mikaïl Elasutubishi Fandôline, annonça-t-il d’une voix forte avant de saluer une nouvelle fois.
— C’est votre fils ? demanda Stern, surpris, en se tournant vers l’auteur.
L’autre lui répondit d’un ton sec :
— Pas vraiment. Il s’appelle en réalité Massahiro Shibata.
— Phénoménal… assura Noé Noévitch, usant de son mot fétiche, tout en buvant des yeux l’exotique personnage. Dites-moi, Mikhaïl Erastovitch, vous ne sauriez pas jongler, par hasard ?
— Djongoler ? répéta le Japonais. Ah ! Dje sais un petit peu.
Il fouilla ses poches de poitrine, de pantalon et de veste, pour en tirer une montre, un canif et, on ne sait pourquoi, une moitié de craquelin, puis se mit à lancer tout cela en l’air fort adroitement.
— Magnifique !
Sur le visage du metteur en scène se dessinait à présent une expression avide qu’Elisa connaissait bien. C’était celle qu’affichait Noé Noévitch quand une idée créatrice particulièrement audacieuse venait de germer dans son esprit.
— Et vous n’avez jamais été amené à évoluer sur une corde raide ?
Il joignit les mains comme pour une prière.
— Ne serait-ce qu’un peu ? J’ai lu que votre nation était singulièrement habile dans les exercices physiques.
— Dje sais un petit peu, répéta Fandorine junior.
Puis après un instant de réflexion, il ajouta :
— Si ce n’est pas tlop haut.
— Phénoménal ! Tout bonnement phénoménal ! s’exclama Stern, presque ému aux larmes. Nous n’allons pas vous tourmenter, Eraste Pétrovitch. Je comprends qu’à votre âge il paraisse étrange de monter sur scène. J’ai une idée encore plus grandiose. Mesdames et messieurs, c’est un vrai Japonais qui jouera dans notre pièce ! Cela conférera au spectacle authenticité et nouveauté. Regardez bien ce visage ! Vous voyez ce modelé asiatique, cette puissance animale ? Une statue de Bouddha !
Sous la paume tendue du metteur en scène, le Japonais se redressa fièrement, fronça les sourcils et plissa ses yeux déjà passablement étroits.
— Jusqu’au jour de la première, nous tiendrons secret le fait que l’interprète du rôle masculin principal est un fils du Levant. Et en retour, à l’instant du dénouement, quand il ôtera son masque, ce sera un tabac ! On n’aura encore jamais vu pareil jeune premier sur une scène européenne ! Dites-moi, mon ami, seriez-vous capable de jouer la passion amoureuse ?
— Dje sais un petit peu, répondit Mikhaïl-Massahiro.
Il jeta un coup d’śil autour de lui, choisit pour objet la jeune Abrikossova, et la fixa d’un regard soudain enflammé. Les narines de son nez, pourtant fort court, se dilatèrent de manière sensuelle, une veine gonfla sur son front, ses lèvres se mirent à trembler légèrement, comme impuissantes à contenir un gémissement.
— Maman ! bredouilla Sérafima d’une voix faible, tandis que ses joues s’inondaient de rouge.
— Phénoménal ! s’exclama Stern. Je n’avais encore jamais rien vu de semblable ! Mais je ne vous ai pas encore demandé l’essentiel : accepteriez-vous de jouer dans la pièce de monsieur votre père adoptif ? Nous tous, assemblés ici, nous vous en prions instamment, n’est-ce pas, mes amis ?
— Nous vous en prions, nous vous en prions, s’il vous plaît ! clamèrent les comédiens.
— Le succès de l’śuvre en dépend, ainsi que le destin de notre nouveau dramaturge, ajouta Stern d’un ton grave. Vous voulez aider votre père adoptif, n’est-ce pas ?
— Dje veux beaucoup.
Le Japonais regarda Fandorine, qui demeurait debout, immobile, le visage totalement figé, comme si la scène qui se déroulait lui déplaisait à l’extrême.