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Oh, comme il la regardait ! Un regard pareil, ça valait bien l’ovation d’une salle entière !

Bien entendu, ils ne pouvaient rester longtemps à ce stade de relation. L’amitié avec un bel homme, c’est bon pour les chansons romantiques. Dans la vie, ça n’arrive jamais.

Le surlendemain, après la répétition quotidienne, Elisa s’en fut le voir chez lui, dans sa maison, une modeste villa tapie au fond d’une ruelle paisible du vieux Moscou. Le prétexte à cette visite était honorable : Eraste lui avait proposé de passer choisir pour son rôle un kimono, des éventails et d’autres menus objets japonais dont il avait chez lui pléthore. Elle n’avait pas du tout ça dans la tête, parole d’honneur. Elle était simplement curieuse de voir comment vivait cet énigmatique personnage. Une maison peut en raconter long sur son occupant.

Et celle-ci, en effet, lui avait fourni bon nombre d’informations sur Eraste Pétrovitch – trop même, impossible de trier tout cela sur le moment.

Partout régnait un ordre idéal, glacial, eût-on pu dire, comme c’est le cas souvent chez les célibataires endurcis et maniaques. On ne relevait aucune trace d’une présence féminine régulière, cependant le regard aiguisé d’Elisa repéra divers objets qui ressemblaient beaucoup à des souvenirs d’aventures passées : portrait d’une jeune blondinette au fond d’une vitrine de bibliothèque ; élégant démêloir, dont la mode faisait fureur vingt ans plus tôt ; minuscule gant blanc, comme oublié par hasard sous un miroir… Bah, il n’avait pas vécu une existence de moine, tout cela était normal.

Il n’y eut pas de silences embarrassés. Premièrement, en compagnie d’un tel homme, le silence n’avait rien d’éprouvant : Eraste Pétrovitch maîtrisait de manière fantastique le difficile art de se taire ; il se contentait de vous regarder, et déjà votre ennui s’envolait. Deuxièmement, il y avait tant à voir et à découvrir dans sa demeure… on avait envie de poser des questions sur tout, et il se lançait volontiers dans des explications, après quoi la conversation se poursuivait d’elle-même, quel qu’en fût le sujet.

Elisa se sentait en parfaite sécurité : même seul à seul, dans une maison déserte, un gentleman comme Fandorine ne se fût jamais rien permis d’inconvenant. Elle avait seulement négligé un détail : les conversations intelligentes avec un homme d’esprit l’avaient toujours plongée dans un état de vive excitation.

Et cependant, comment la chose put-elle se produire ?

Tout commença par une réflexion totalement innocente. Comme elle examinait une série de gravures, elle s’enquit de la nature d’un personnage insolite : une renarde vêtue d’un kimono, et coiffée d’un très haut chignon.

— C’est un kitsune, une sorte de loup-garou japonais, expliqua Fandorine. Une créature extrêmement perfide.

Elle déclara alors que le kitsune ressemblait terriblement à Xantippa Goupilova, et se permit plusieurs remarques péjoratives à l’endroit de cette fort peu agréable personne.

— Vous parlez de M-Mme Goupilova avec beaucoup d’aigreur, dit-il en hochant la tête. Serait-elle votre ennemie ?

— Mais êtes-vous donc aveugle ? Cette bonne femme mesquine et haineuse me déteste, tout bonnement.

Il prononça alors un de ces petits discours dont elle avait déjà entendu plusieurs exemples au fil des trois jours passés, et auxquels elle avait eu le temps de s’habituer, allant même jusqu’à les apprécier, bien qu’à part soi elle les qualifiât ironiquement de « sermons ». Peut-être, du reste, faisaient-ils tout le charme de la fréquentation du « voyageur ».

— Ne commettez jamais cette erreur, répliqua Fandorine d’un air très sérieux. Ne rabaissez pas vos ennemis, gardez-vous de les désigner par des noms injurieux, et de les dépeindre comme des êtres insignifiants. Car par là même, c’est vous que vous rabaisseriez. Quel image d-donnez-vous de vous-même, pour avoir un adversaire si méprisable ? Si vous avez quelque estime pour vous, vous éviterez d’être en mauvais termes avec un individu indigne de respect. Si un chien errant aboyait après vous, vous n’iriez pas vous mettre à quatre pattes pour lui répondre de même manière, n’est-ce pas ? En outre, quand votre ennemi sait que vous le traitez avec déférence, il se conduit de même en retour. Cela n’entraîne pas forcément une réconciliation, mais permet d’éviter les coups bas, et de plus laisse la possibilité de conclure la guerre non par un massacre général mais par la paix.

Il était merveilleusement beau quand il débitait toutes ces charmantes calembredaines.

— Vous êtes un authentique intellectuel, dit Elisa avec un sourire. Au début je vous avais pris pour un aristocrate, mais vous êtes un intellectuel au sens classique du terme.

Fandorine se lança sur-le-champ dans une furieuse philippique à l’adresse de l’intelligentsia : il était ce jour-là d’humeur étrangement loquace. Sans doute était-ce là l’effet de la présence de la jeune femme à ses côtés. Bien qu’une autre raison ne fût pas à exclure (c’est ce que plus tard Elisa fut conduite à penser). En homme intelligent et fin psychologue, Eraste Pétrovitch pouvait avoir observé la puissante action que ses « sermons » exerçaient sur leur auditrice, et décidé d’utiliser cette arme pleinement. Ah ! que n’avait-elle appris plus tôt à le comprendre !

L’oraison qui acheva de faire fondre la comédienne fut la suivante :

— Je ne prends pas cela pour un compliment ! s’exclama Fandorine avec feu. « L’intellectuel au sens classique du terme » est une créature nocive pour la Russie, et même p-pernicieuse ! Le personnage paraît à première vue sympathique, mais il possède un défaut funeste que Tchekhov a fort justement relevé et tourné en dérision. L’intellectuel sait endurer dignement les revers de fortune, et ne rien perdre de sa noblesse d’âme face à l’échec. Mais il est en revanche totalement incapable de vaincre dans la lutte contre les brutes et les fripouilles qui sont chez nous si nombreuses et puissantes. Tant que la classe des intellectuels n’aura pas appris à se b-battre pour ses idéaux, la Russie restera plongée dans l’incohérence et l’absurdité ! Mais quand je dis « se battre », je ne parle pas d’affronter les brutes et les fripouilles avec leurs armes. Ce serait le plus sûr moyen de devenir comme elles. Non, on doit mener le combat selon ses propres règles, qui sont celles de l’honnête homme ! Il est de coutume de penser que le Mal est plus fort que le Bien parce qu’il ne met aucune borne à ses mauvais coups : il lance des croche-pieds, frappe par surprise ou au-dessous de la ceinture, se rue à dix sur un seul homme. C’est pourquoi il serait impossible de le vaincre en luttant dans les règles. Mais pareils d-discours sont le fruit de la sottise et, pardonnez-moi le terme, de l’impuissance. L’intelligentsia est un corps pensant, là est toute sa force. Si elle perd, c’est parce qu’elle omet de recourir à son arme essentielle, à savoir l’intellect. Il suffit de réfléchir un peu pour comprendre que l’arsenal de l’honnête homme est beaucoup plus puissant et sa cuirasse beaucoup plus solide que ceux des plus adroits comploteurs de la police secrète ou des chefs révolutionnaires qui envoient à la mort des gamins altruistes. Vous demandez en quoi consistent l’arsenal et la c-cuirasse de l’honnête homme qui refuse de s’abaisser à de lâches procédés ?…

Elisa n’avait nullement à l’esprit de poser pareille question. L’émotion avec laquelle parlait Eraste Pétrovitch, le timbre de sa voix agissaient sur elle plus violemment que n’importe quel aphrodisiaque. Finalement, elle cessa de résister à la faiblesse qui se répandait dans son corps, elle ferma les yeux et d’elle-même, la première, avec un soupir silencieux, elle posa la main sur son genou. En quoi consistaient l’arsenal et la cuirasse de l’honnête l’homme ? Il était dit qu’Elisa ne le saurait jamais. Fandorine se tut sans avoir achevé sa phrase et, bien entendu, l’attira contre lui.