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La suite, ainsi qu’il lui arrivait toujours en pareils cas, ne s’inscrivit dans sa mémoire que par fragments et images isolées – images tactiles et olfactives plutôt que visuelles. Le monde de l’amour est magique. On y devient créature toute différente, on s’y livre à des actes inimaginables autrement, sans en concevoir la moindre gêne. Le temps change de rythme, la raison, charitablement, se déconnecte, une musique s’élève, d’une indicible beauté, et l’on se sent comme une déesse antique, planant sur un nuage.

Mais un éclair jaillit, suivi d’un coup de tonnerre. Au sens littéral du terme : un orage, dehors, venait d’éclater. Elisa redressa la tête, se tourna vers la fenêtre et s’étonna de la voir toute noire. La nuit était donc déjà tombée, et elle ne s’en était pas aperçue. Cependant, à l’instant où les ténèbres s’illuminaient d’une nouvelle fulguration, la raison lui revint, et avec elle son éternelle compagne, la peur, qu’elle avait complètement oubliée.

Mais qu’ai-je fait ? Egoïste que je suis ! Criminelle ! Je vais causer sa perte, s’il n’est pas déjà perdu !

Repoussant la tête de son amant, qui, posée sur son épaule, scintillait dans la pénombre d’un éclat argenté, elle se leva d’un bond et, fouillant par terre, entreprit de se rhabiller rapidement.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Que se passe-t-il ? demanda Fandorine, interloqué.

Les larmes aux yeux, Elisa lui lança d’une voix pleine de fureur :

— Cela ne doit plus jamais se reproduire, vous entendez, plus ja-mais !

Il la regarda fixement, bouche bée. Mais déjà Elisa sortait en trombe de la maison, et courait sous la pluie battante.

Horreur, horreur ! Ses pires craintes se trouvaient confirmées : une silhouette trapue se dessinait dans l’ombre, sous l’auvent du porche. Quelqu’un se tenait caché en face de la fenêtre ouverte et épiait…

« Mon Dieu, sauve-le, sauve-le ! » suppliait Elisa, et elle courait, martelant de ses talons le trottoir mouillé. Elle courait, droit devant elle, au hasard des rues.

Un cśur enchaîné

Ensuite, bien sûr, elle s’apaisa un peu. Sans doute était-ce un passant qui s’abritait sous le porche pour échapper à l’orage. Gengis Khan était un homme affreux, mais ce n’était tout de même pas un démon ubiquiste.

Mais si c’était lui malgré tout ? Ne valait-il pas mieux prévenir Eraste du danger ?

Après une hésitation elle décida de s’en abstenir. Si elle racontait tout à Fandorine, celui-ci, en tant qu’homme d’honneur, se mettrait en tête de protéger sa bien-aimée, et ne voudrait plus la laisser seule. Et c’est alors qu’Iskander connaîtrait pour de bon leur liaison. Elisa ne survivrait pas à une nouvelle perte, et surtout une perte pareille.

Elle ne s’accorda qu’une seule et unique faveur : elle rêva un moment au tour qu’aurait pu prendre leur aventure sans son mauvais karma (elle avait puisé ce mot grinçant dans la pièce japonaise). Ah ! quel couple ils auraient formé ! La célèbre actrice et le dramaturge, plus très jeune certes, mais si beau, et follement talentueux ! Comme Olga Knipper et Tchekhov, à cette différence près qu’ils ne se fussent jamais séparés, mais eussent vécu ensemble heureux et longtemps, jusqu’à un âge avancé. La vieillesse cependant n’était pas un sujet de rêverie pour Elisa, et elle s’abstint d’aller plus loin.

Mais il y avait une autre raison encore pour laquelle il lui était défendu de risquer la vie d’Eraste : sa responsabilité devant la littérature et le théâtre. Un homme qui n’avait jamais pris la plume et qui du jour au lendemain avait créé un chef-d’śuvre était susceptible de devenir un nouveau Shakespeare ! Méfistov pouvait bien, la bouche tordue d’une grimace, murmurer que la pièce cadrait parfaitement avec la théorie sternienne mais qu’elle n’offrait rien d’autre d’intéressant. Il était simplement furieux que le rôle de marchand qui lui était revenu fût le plus ingrat. Une pièce dictée par l’amour ne pouvait être que sublime ! Et pour une femme, il n’était pas de plus grand hommage, pas de compliment plus flatteur, que de devenir une muse inspiratrice. Qui se souviendrait de la dénommée Laura, de la petite Béatrice ou de cette écervelée d’Anna Kern, sans les śuvres prodigieuses que Shakespeare, Dante et Pouchkine leur avaient dédiées ? Grâce à Elisa Lointaine, un nom nouveau brillerait bientôt dans le ciel de la dramaturgie. Pouvait-on permettre qu’à cause d’elle également il vînt un jour à s’éteindre ?

Aussi avait-elle résolu de se reprendre en main, et de mettre son pauvre cśur à la chaîne. Le lendemain, quand Fandorine se précipita vers elle dans le vśu de tirer les choses au clair, Elisa lui montra un détachement qui confinait à la froideur. Elle fit mine de ne pas comprendre pourquoi il la tutoyait. Et lui donna à entendre que ce qui s’était passé la veille devait être rayé de sa mémoire. Cela n’était tout bonnement jamais arrivé, et voilà tout.

Il suffisait qu’elle tienne le coup les deux premières minutes. Elisa le savait : orgueilleux comme il l’était, il ne chercherait pas à éclaircir la situation, et encore moins à la poursuivre de ses assiduités. Et en effet, à la troisième minute, Fandorine devint d’une pâleur mortelle, baissa les yeux et se mordit la lèvre, luttant avec lui-même. Quand enfin il releva la tête, son regard n’était plus du tout le même, comme si quelqu’un avait tiré un rideau devant ses pupilles.

Il dit :

— Eh bien, adieu. Je ne vous importunerai plus.

Et il s’en alla.

Comment réussit-elle à ne pas éclater en sanglots, Dieu seul le sait. Son expérience de comédienne habituée à maîtriser toute manifestation extérieure de sentiments lui fut d’un grand secours.

De ce jour, Fandorine cessa de venir aux répétitions. A dire vrai, sa présence n’était pas absolument nécessaire. Pour toutes les questions touchant au pays du Soleil-Levant, on pouvait aussi bien s’adresser au Japonais, qui se montrait au travail d’un sérieux exemplaire : il arrivait toujours le premier, repartait après tout le monde, et déployait un zèle extraordinaire. Noé Noévitch était au comble de l’enchantement en ce qui le concernait.

Au fond, se débarrasser de Fandorine s’était révélé encore plus facile que ne l’avait imaginé Elisa. Elle s’en trouva même vexée. Arrivée à onze heures au théâtre, elle s’attendait toujours à le voir apparaître, et se préparait au fond d’elle-même à se montrer ferme. Mais Eraste ne venait pas, et toute cette préparation ne servait à rien. Elisa souffrait. Elle se consolait à l’idée que tout était pour le mieux, et que la douleur, avec le temps, s’émousserait.

Travailler sur son rôle lui fut d’un grand réconfort. Il y avait là tant de choses palpitantes ! Elle découvrait ainsi que les Japonaises, et a fortiori les geishas, marchaient d’une autre manière que les Européennes, saluaient différemment, avaient une façon toute singulière de parler, chanter, danser. Elisa s’imaginait en vivante incarnation du plus raffiné des arts, en fidèle servante du yugen, cet idéal japonais de la beauté non révélée. Pareille notion était bien difficile à saisir : quel sens donner à la beauté, si celle-ci se dissimulait aux regards, s’enveloppait dans des voiles ?

Noé Noévitch déversait chaque jour un flot d’idées nouvelles. Il s’était mis soudain en tête de remanier entièrement la mise en scène du spectacle, pourtant déjà arrêtée.

« Puisque la pièce est écrite pour théâtre de marionnettes, jouons-la à la manière de pantins ! avait-il déclaré. Les acteurs qui ne seront pas occupés sur scène passeront un surtout noir et se changeront en marionnettistes. Ils paraîtront manipuler les personnages, suspendus à leurs fils. »