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Et Stern de montrer l’enchaînement saccadé de gestes.

« L’idée sera que tous les héros ne sont que des fantoches dans les mains du karma, de l’implacable destin. Cependant, à un moment donné, votre marionnette, Elisa, tout à coup se libère de ses fils et se met à bouger comme un être humain. Ça fera un effet bśuf ! »

Durant les pauses, sortant de cet état d’enchantement propre à la scène, où l’on ne ressent plus ni peur ni douleur, Elisa avait l’impression de se ratatiner : l’atroce réalité s’abattait sur elle de toute sa poussiéreuse pesanteur. Le fantôme de Gengis Khan flottait dans les profondeurs obscures des coulisses, l’amour lui égratignait le cśur de ses griffes de chat, et si elle s’aventurait dans le couloir, l’automne collait à la vitre sous l’aspect d’une feuille morte tombée d’un érable, sans doute le dernier automne de sa vie…

Son unique soulagement, lors de ces instants d’oisiveté forcée, lui venait de ses entretiens avec Fandorine junior. Naturellement, Elisa n’osait pas manifester un intérêt trop évident pour Eraste Pétrovitch, il lui fallait se contenir, néanmoins elle parvenait de temps à autre, entre deux réflexions sur divers aspects de la culture japonaise, à orienter la conversation sur des sujets plus importants.

— Mais vous n’avez jamais été marié ? demanda un jour Elisa, alors que Mikhaïl Erastovitch venait de laisser échapper, au détour d’une phrase, qu’il était célibataire.

— Non, répondit le Japonais avec un sourire radieux.

Il affichait ce sourire réjoui presque en permanence, même quand il semblait qu’il n’y eût aucune raison à cela.

— Et votre… père adoptif… reprit-elle d’un ton négligent.

Soit dit en passant, elle n’avait toujours pas élucidé en quelles circonstances Eraste avait hérité d’un si singulier rejeton. Peut-être à la suite d’un mariage avec une Japonaise ? Elle avait décidé d’enquêter plus tard sur le sujet.

Mikhaïl Erastovitch réfléchit, réfléchit, puis répondit :

— Poul autant qu’il me shoubienne, il ne l’a pas été.

— Vous le connaissez depuis longtemps ?

— Plus de tolente ans, dit-il, tout rayonnant.

Elisa s’était vite accoutumée à son russe, passablement écorché, certes, mais tout à fait intelligible et presque correct.

Elle se sentit ragaillardie : par conséquent Eraste (qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, non ?) n’avait jamais été marié. Sans qu’elle sût pourquoi, elle s’en trouvait ravie.

— Comme se fait-il qu’il ne soit pas marié ? demanda-t-elle, cherchant à creuser davantage le sujet.

Le visage de lune du Japonais s’empreignit de gravité. Il se frotta le haut du crâne, où naissait une courte brosse de cheveux drus (Stern lui avait demandé, pour le rôle, de ne plus se raser la tête – ce n’était pas romantique, selon lui).

— Il n’a pas léussi à tolouver une femme digne de lui. C’est ce qu’il m’a dit, beaucoup de fois.

Ça alors, quelle fatuité ! La voix d’Elisa se fit légèrement sarcastique :

— Et quoi, il s’est donné bien du mal pour chercher ?

— Il s’est appuliqué tlès folt, oui, confirma Mikhaïl Erastovitch. Beaucoup de femmes voulaient se malier avec lui. Il a essayé, essayé… il me demandait : Comment tu la tolouves, Massa ? Moi, je léponds : Non, pas digne. Il était d’accoro. Il m’écoute toujouls.

Elisa poussa un soupir, et prit acte de l’information.

— Il a en essayé beaucoup, dis-tu.

— Tlès beaucoup ! Il y a eu de balaies plincesses, il y a eu des lévolussionnailes. Celtaines étaient comme des andjes, d’autles piles que le diabolo.

— Jolies ? s’enquit-elle, oubliant toute prudence, tant la conversation prenait un tour passionnant.

Massa (ce nom, il fallait en convenir, lui allait beaucoup mieux que « Mikhaïl Erastovitch ») esquissa une curieuse grimace.

— Le maîtle a un goût bizalle.

Puis, comme s’il se ravisait soudain, il corrigea :

— Tlès djolies.

Et il montra même ce qu’il entendait exactement par cet adjectif : une énorme poitrine, des hanches pleines, des cuisses monumentales, de grosses joues et de petits yeux.

Fandorine nourrit effectivement de drôles de penchants, conclut Elisa. Il aime les grosses, je ne suis pas du tout à son goût.

Elle se prit alors à réfléchir, la tristesse lui revint, et la conversation prit fin. Elle ne demanda même pas à Massa pourquoi il parlait d’Eraste en disant « le maître ».

Cependant, quand elle eut appris à le mieux connaître, elle découvrit que les informations délivrées par le Japonais ne devaient pas toutes être prises pour argent comptant. Son partenaire de scène se révélait maître dans l’art de débiter des craques, ou tout au moins de divaguer.

Un jour qu’Elisa, à la suite de manśuvres compliquées pour orienter à nouveau la conversation sur Eraste, demandait ce que celui-ci faisait exactement dans la vie, Massa répondit d’un ton bref :

— Il saube.

— Il sauve qui ? dit-elle, ébahie.

— Le plemier benu, il le saube. Palafois, il saube la patalie.

— Qui ça ?

— La patalie. La mèle patalie. Dix fois dédja, il l’a saubée. Et tolois ou quataro fois, il a saubé le monde entier, répondit Massa, assenant cette nouvelle stupéfiante avec toujours le même sourire radieux.

Bien, bien, songea Elisa. Il n’est pas exclu que l’histoire des princesses et des révolutionnaires soit du même acabit.

Septembre touchait à sa fin. La ville avait jauni, s’était imprégnée d’une odeur de larmes, de chagrin, de nature à l’agonie. En parfait accord avec son état d’âme ! La nuit, Elisa ne dormait que fort peu. Elle reposait, les mains sous la tête. Le rectangle orange pâle qui se dessinait au plafond, projection de la fenêtre éclairée par un réverbère, ressemblait à un écran de cinéma. Elle y voyait défiler Gengis Khan, Eraste Pétrovitch, la geisha Izumi et les assassins japonais, les pâles images du passé et la noirceur du futur.

Au cours de la deuxième nuit d’octobre, cette séance de cinéma quotidienne fut interrompue brutalement.

Comme à l’habitude, elle passait en revue les événements du jour, le déroulement de la dernière répétition. Elle compta depuis combien de jours elle n’avait pas vu Fandorine (deux semaines entières !), et poussa un soupir. Puis elle sourit au souvenir du nouveau scandale qui avait agité la troupe. Quelqu’un avait de nouveau joué les mauvais plaisants en inscrivant une phrase idiote dans les Tables de la loi : « AVANT LE BÉNÉFICE, SEPT UNITÉS. » Quand l’inscription était-elle apparue ? Nul ne le savait : il y avait belle lurette que personne n’avait mis le nez dans le journal, du fait qu’on ne donnait pas de spectacle. Mais Stern avait eu soudain l’idée d’un « aphorisme génial, sinon phénoménal », il avait ouvert le livre et découvert, à la page du 2 octobre, le vilain gribouillage tracé au crayon à encre. Le metteur en scène avait piqué une vraie crise d’hystérie. Il avait pris pour cible l’honorable Vassilissa Prokofievna, qui venait d’évoquer, juste avant cela, les fastueuses soirées à bénéfice qu’elle avait connues autrefois : avec plateaux d’argent, cartons d’invitation du dernier chic et recettes mirobolantes. Seul Noé Noévitch pouvait imaginer la Réginina mouillant son crayon de salive pour, à l’insu de tous, inscrire en lettres torses le message sacrilège. Comme son emportement contre elle était cocasse ! Et combien tonitruante l’indignation de la comédienne : « Je vous interdis de m’offenser de vos soupçons ! Je ne mettrai plus un pied dans ce cloaque ! »