Tout à coup, sur « l’écran » du plafond qu’Elisa contemplait d’un śil distrait, se dessinèrent deux énormes jambes noires se balançant d’un bord à l’autre. Elle poussa un cri strident et se redressa d’un bond dans son lit. Elle n’eut pas tout de suite l’idée de tourner la tête vers la fenêtre. Mais quand elle y porta son regard, son effroi se changea en fureur.
Lesdites jambes n’avaient rien de chimérique, elles étaient bien réelles, gainées d’une culotte hongroise et chaussées de bottes de cavalier. Elles descendaient avec lenteur, un fourreau de sabre ballottant à leur côté ; un dolman apparut, à demi retroussé, avant que ne se montrât enfin le sous-lieutenant Limbach en son entier, cramponné à une corde. Il y avait près de deux semaines qu’on ne l’avait revu, depuis l’autre incident : sans doute avait-il passé tout ce temps aux arrêts. Et voilà qu’il ressurgissait brutalement.
Mais cette fois-ci, l’obstiné avait préparé son intrusion de manière plus sérieuse. Une fois en équilibre sur l’appui de fenêtre, il sortit un tournevis, ou autre outil du même genre (Elisa ne pouvait distinguer la chose précisément), et s’attaqua au cadre de la fenêtre close. L’espagnolette émit un grincement et se mit à tourner.
Il ne manquait plus que ça !
Sautant hors du lit, Elisa répéta le même geste que la fois précédente : elle poussa les deux battants. Mais le résultat obtenu fut tout autre. Occupé à manier le tournevis, ou en tout cas l’objet qu’il avait en main, peut-être Limbach se tenait-il moins solidement à la corde, s’il ne l’avait pas lâchée tout à fait. Toujours est-il que, surpris par le choc, il émit un cri plaintif puis bascula dans le vide, cul par-dessus tête.
Elisa, d’abord paralysée d’horreur, se pencha par la fenêtre, s’attendant à voir un corps inerte gisant sur le trottoir (le premier étage était perché tout de même à belle hauteur, à plus de quatre toises du sol), mais le sous-lieutenant s’était révélé agile comme un chat, et avait atterri sans dommage à quatre pattes. Voyant paraître la maîtresse de son cśur, il pressa ses mains contre sa poitrine d’un air suppliant.
— Me fracasser à vos pieds est un bonheur ! lança-t-il d’une voix sonore.
Eclatant de rire malgré elle, Elisa referma la fenêtre.
Toutefois, les choses ne pouvaient continuer ainsi. Elle serait contrainte malgré tout d’échanger sa chambre. Mais avec qui ?
Eh bien, avec la Linotova par exemple. La petite était toujours moins bien logée que les autres. Et si Limbach cherchait à nouveau à forcer la fenêtre, Zoïa saurait se défendre, toute Poucette qu’elle était. Si elle le souhaitait, bien sûr, songea Elisa avec malice. Et si ce n’était pas le cas, elle ferait ainsi d’une pierre deux coups : elle se débarrasserait du jeune officier et procurerait de la distraction à Zoïa.
Elisa pouffa en imaginant la stupeur du petit lieutenant quand il découvrirait la substitution. Mais il n’était peut-être pas utile après tout de prévenir Zoïa. Ça n’en serait que plus intéressant : une vraie scène de commedia dell’arte. De l’angoisse au comique, il n’y avait dans la vie qu’un pas minuscule.
Seulement y avait-il un miroir dans le galetas qu’elle occupait ? Elisa pourrait toujours demander qu’on y fasse porter celui qui se trouvait dans sa chambre actuelle.
Elle ne pouvait vivre dans un lieu dépourvu de miroir. Si elle ne se regardait pas au moins une fois toutes les deux ou trois minutes, elle avait vite le sentiment de ne pas exister vraiment. Une psychose assez répandue parmi les actrices, et baptisée « réflectiomanie ».
Le passage des Pyrénées
Des événements survenus au Louvre-Madrid la nuit suivante, Elisa ne put observer elle-même qu’une partie, de sorte que pour reconstituer le tableau d’ensemble elle dut recourir aux récits de plusieurs témoins.
Il convient de préciser qu’en fin de soirée l’hôtel avait connu une coupure de courant générale. A cause de l’heure tardive il avait été impossible de faire venir un électricien, aussi les dramatiques incidents rapportés ci-après se déroulèrent-ils soit dans une obscurité complète, soit à la lueur incertaine d’une lampe à pétrole et de quelques bougies.
Le mieux est de commencer par le récit de Zoïa Linotova.
« Je m’endors toujours comme font les chats. A peine ma tête a-t-elle touché l’oreiller, je ne suis plus là ! Or ici, le lit, on peut le dire, est impérial. Edredons en duvet de cygne ! Oreillers en plumes d’ange ! Et avant cela, je m’étais encore prélassée un bon moment dans un bain brûlant. Bref, je dormais paisiblement, et je rêvais. J’étais une grenouille, au milieu d’un marais, l’atmosphère y était chaude et humide à souhait, mais je me sentais très seule. J’avalais des moustiques au goût déplaisant, je coassais. Pourquoi riez-vous, Elisa ? C’est vrai, c’est vrai ! Tout à coup, paf ! Une flèche se plante dans la terre. Et alors je comprends : je ne suis pas un simple amphibie, je suis la princesse-grenouille, et cette flèche annonce l’apparition prochaine d’un merveilleux fils de roi. Il suffit que je me cramponne solidement à l’objet, et mon bonheur est assuré.
« Le prince se montre dans l’instant. Il se penche, me prend dans le creux de sa main. “Oh, dit-il, comme tu es d’un joli vert, et comme tu es mignonne ! Et quelles ravissantes petites pustules tu as là ! Viens que je te donne un baiser !” Et en effet, il m’embrasse, avec feu et passion.
« A ce moment, je me réveille en sursaut, et devinez quoi ? Prince ou pas prince, une espèce de gommeux à moustache me souffle son haleine au visage et me couvre les lèvres de baisers baveux. J’ai poussé un de ces hurlements ! Et comme il cherchait à me coller la main sur la bouche, je lui ai mordu un doigt.
« Je m’assois, prête à brailler encore tout ce que je peux, seulement d’un seul coup je me rends compte que je le connais. C’était le petit officier des hussards, celui qui passe son temps à vous couvrir de fleurs. La fenêtre est grande ouverte, il y a des traces de pieds sur le rebord.
« Il me regarde en secouant son doigt mordu, la figure toute grimaçante.
« “Qui es-tu ? siffle-t-il. D’où sors-tu donc, sale mioche ?”
« J’ai les cheveux courts, aussi m’avait-il prise pour un gosse.
« “Ce serait plutôt à toi de répondre à la question”, ai-je rétorqué.
« Il me brandit alors son poing sous le nez.
« “Où est-elle, chuchote-t-il, où est mon Elisa ? Parle, bougre de morveux.”
« Et le voilà qui me tord une oreille, l’animal.
« J’ai pris peur : “Elle a déménagé au Madrid, chambre dix.”
« Je ne sais pas pourquoi j’ai répondu ça. J’ai lâché le premier nombre qui m’est venu à l’esprit. Parole d’honneur ! Pourquoi riez-vous ? Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort. Pourquoi je n’ai pas donné l’alarme une fois le type sorti ? J’étais morte de trouille, incapable de reprendre mon souffle. Je vous le jure ! »
On ne put trouver de témoin du passage du valeureux sous-lieutenant à travers les Pyrénées, aussi l’épisode suivant du drame se jouait-il immédiatement dans la chambre numéro dix.
« Comment le malfaisant a réussi à ouvrir ma porte sans m’alerter, je l’ignore. J’ai un sommeil très léger, le moindre souffle me réveille… Ne racontez pas n’importe quoi, Lev Spiridonovitch, je n’ai jamais ronflé ! Et d’ailleurs comment pouvez-vous savoir comment je dors ? Dieu merci, il y a bien longtemps déjà que vous ne me tenez plus compagnie. Oh, et puis qu’il sorte, je ne raconterai rien en sa présence !
« J’entends alors, comme à travers un voile, quelqu’un murmurer : “Reine, impératrice, souveraine des cieux et de la terre ! Je brûle de passion, et l’arôme de votre parfum me consume.” Il faut dire que je me parfume toujours pour la nuit de Fleur-de-lys. Puis quelqu’un m’embrasse dans le cou, sur la joue, presse ses lèvres contre les miennes. Naturellement, je pensais que c’était un rêve. Or dans un rêve, pourquoi se gêner ? Et puisqu’il n’y a pas d’homme dans les parages, nous pouvons bien l’avouer franchement : laquelle d’entre nous n’aimerait pas faire pareil songe ? Alors, naturellement, j’ouvre mes bras à cette merveilleuse vision… Cessez de ricaner, ou bien je ne raconterai rien du tout !