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« Tout se passait, notez-le bien, dans l’obscurité la plus totale, il m’était donc impossible de reconnaître ce jeune vaurien…

« Mais quand il s’est enhardi au point de se permettre des privautés que même en rêve je ne m’autorise jamais, j’ai enfin pris conscience qu’il ne s’agissait pas d’une divagation nocturne, mais d’un très réel attentat à mon honneur. J’ai repoussé le misérable, qui est allé valdinguer par terre, et je me suis mise à crier. Alors cet infâme Limbach, comprenant que son plan avait échoué, a détalé dans le couloir. »

Si le récit de Zoïa inspirait une presque entière confiance (on peinait tout de même à croire qu’elle eût par hasard orienté le malfaisant vers la chambre dix), celui de la Réginina réclamait quelques ajustements. Il était difficile autrement d’expliquer d’où venait qu’elle eût tant tardé à remplir l’hôtel de ses hurlements, et pourquoi elle qualifiait tout à coup Limbach de « misérable » et d’« infâme », alors qu’elle lui témoignait auparavant la plus grande bienveillance.

Il était beaucoup plus probable que ce fût Limbach lui-même qui, une fois noyé dans les chairs de la monumentale Vassilissa Prokofievna, eût compris qu’il s’était trompé de chambre, et se fût alors débattu comme un beau diable pour recouvrer sa liberté, suscitant les braillements indignés de la mère noble.

Quoi qu’il en soit, la suite de l’itinéraire de l’agresseur nocturne était connue de manière certaine. Alerté par les cris, Rézonovski était sorti de la chambre voisine, numéro huit, une lampe à la main, et avait vu une silhouette agitée se sauver à toutes jambes au bout du couloir, un sabre ballottant à sa ceinture.

En tournant au coin, Limbach était tombé nez à nez avec Xantippa Pétrovna. Elle aussi était sortie de sa chambre, en chemise de nuit et papillotes.

Voici son récit.

« Mon éternel bon cśur m’a rendu un mauvais service. En entendant les cris, j’ai quitté mon lit pour jeter un coup d’śil dans le couloir. Et si quelqu’un avait besoin d’aide ?

« Un jeune homme s’est précipité vers moi. Je n’ai pas tout de suite reconnu en lui votre admirateur, Limbach. Mais il s’est nommé, puis a croisé ses mains sur sa poitrine d’un air suppliant :

« “Cachez-moi, madame ! On me poursuit ! Si je tombe dans les mains de la police, je suis bon pour un mois d’arrêts de rigueur au minimum !”

« Vous savez que je suis toujours du côté de ceux que la police persécute. Je l’ai donc laissé entrer et j’ai fermé la porte au verrou, comme une idiote !

« Et que croyez-vous qu’il s’est passé ? L’ingrat s’est mis en tête d’obtenir mes faveurs ! J’ai tenté de le raisonner, j’ai allumé la lampe pour qu’il voie que j’avais l’âge d’être sa mère. Mais il était comme fou ! Il voulait m’arracher ma chemise, courait après moi dans la chambre, et quand j’ai commencé à crier et appeler au secours, il a dégainé son sabre ! Je ne sais comment je suis restée en vie. Une autre à ma place aurait assigné l’animal en justice, et ce n’est pas en salle de police qu’il serait allé traîner ses chaînes, mais au bagne, pour tentative de viol et d’assassinat ! »

Il y avait là, à l’évidence, encore moins de vérité que dans les propos de Vassilissa Prokofievna. Que Limbach eût passé quelques minutes dans la chambre de la Goupilova, cela ne faisait aucun doute. Il était possible également qu’il se fût de lui-même introduit chez elle dans l’espoir d’y attendre que le raffut s’apaisât. Mais quant à la tentative de séduction, l’affaire était plus douteuse. Il était plus probable que ce fût la Goupilova elle-même qui eût manśuvré pour se rapprocher de lui ; elle avait hélas par inadvertance allumé la lampe, et le pauvre sous-lieutenant avait frémi d’horreur en découvrant à quoi ressemblait sa sauveuse. Il se pouvait fort qu’il eût manqué alors du tact nécessaire pour dissimuler sa répugnance, ce dont Xantippa Pétrovna s’était naturellement sentie offensée. En proie à l’humiliation et à la fureur, elle était capable de faire trembler n’importe qui. Aussi était-il facile d’imaginer que Limbach, terrorisé, eût été contraint de sortir son arme, tout comme d’Artagnan avait dégainé sa rapière pour fuir Milady outragée.

Il avait en effet bondi dans le couloir, sabre au clair. Toute une troupe d’acteurs alertés s’était déjà rassemblée là : Anton Ivanovitch Méfistov, Kostia Labiline, Sima Abrikossova, Novimski. A la vue du malfaiteur armé, tous, excepté le valeureux Georges, se réfugièrent dans leurs chambres.

En ce point de ses incroyables tribulations, Vladimir Limbach perdit à moitié l’esprit.

Il se jeta sur l’assistant en brandissant sa lame.

« Où est-elle ? Où est Elisa ? Où l’avez-vous cachée ? »

Georges avait le cśur brave, mais point l’esprit trop affûté : il recula vers la porte de la chambre trois, faisant un rempart de son corps.

« Il faudra passer sur mon cadavre ! »

Mais Limbach à présent s’en moquait : ce n’était pas un cadavre qui allait l’arrêter. D’un coup de pommeau sur le front, il étendit Novimski par terre et se trouva devant la chambre qu’occupait auparavant Zoïa.

Les événements suivants n’avaient pas besoin d’être reconstitués, car Elisa en avait été tout à la fois le témoin et l’acteur.

Tourmentée comme à l’habitude par l’insomnie, elle avait avalé la veille au soir une cuiller de laudanum et dormait à poings fermés en dépit du vacarme. Elle ne fut réveillée que par le chahut qui se produisit juste derrière sa porte. Elle alluma une bougie, ouvrit, et se trouva nez à nez avec un Limbach dépenaillé et rouge d’avoir couru.

Il se précipita vers elle, les larmes aux yeux.

« Je vous ai trouvée ! Mon Dieu, ce que j’ai souffert ! »

Encore dans un demi-sommeil, peinant à rassembler ses idées, elle s’écarta d’un pas, et le sous-lieutenant prit ce mouvement pour une invitation à entrer.

« Cet endroit est peuplé d’espèces de nymphomanes ! se plaignit-il (paroles qui expliquent les hypothèses formulées plus haut, concernant la Réginina et la Goupilova). Mais c’est vous que j’aime ! Seulement vous ! »

Cette explication sur le seuil de la chambre fut interrompue par l’apparition de Vassia Innokentov, surgissant à l’angle du couloir. Il avait le sommeil lourd, c’est pourquoi, de tous les « Madrilènes », il était le dernier à s’être réveillé.

« Limbach, que faites-vous ici ? s’écria-t-il. Laissez Elisa en paix ! Et pourquoi Georges est-il étendu par terre ? Vous l’avez frappé ? Je vais prévenir Noé Noévitch ! »

Le sous-lieutenant se faufila lestement à l’intérieur de la pièce et referma la porte derrière lui. Elisa était à présent seule à seul avec lui.

On ne peut dire qu’elle en fut effrayée. Des risque-tout, elle en avait vu de toute espèce au cours de sa carrière. Certains, notamment des officiers ou des étudiants, se livraient parfois à des actes autrement plus effarants. Qui plus est, Vladimir se conduisait de manière assez sage. Il venait de tomber à genoux, il jeta son sabre sur le sol, saisit le bas du peignoir dont elle s’était vêtue, et le serra pieusement contre son sein.

« Peu importe que je meure pour vous… Peu importe même qu’on me chasse du régiment… Mes vieux parents n’y survivraient pas, mais de toute manière la vie sans vous me serait intolérable, gémit-il d’une voix confuse mais pleine de sentiment. Si vous me repoussez, je m’ouvrirai le ventre, comme le faisaient les Japonais pendant la guerre ! »