Выбрать главу

Comme il prononçait ces mots, ses doigts, comme par mégarde, froissaient en boule la fine étoffe de soie qui ainsi se plissait et remontait toujours plus haut. Le hussard mit un terme à ses lamentations pour se pencher et baiser le genou dénudé d’Elisa, et il demeura ainsi, ses baisers sonores suivant le mouvement ascendant du tissu.

Soudain, elle fut prise d’un frisson. Non point à cause de la conduite éhontée du jeune homme, mais à l’idée affreuse qui venait de lui traverser l’esprit.

Et si c’était le destin qui me l’envoyait ? Il est prêt à tout, il est amoureux. Si je lui raconte mon cauchemar, il provoquera Gengis Khan en duel, tout simplement, et le tuera. Et moi, je serai libre !

Mais aussitôt elle se sentit honteuse. Risquer la vie d’un gamin pour des fins égoïstes, c’était ignoble.

« Cessez, dit-elle faiblement en posant ses mains sur les épaules du jeune homme (la tête de Limbach disparaissait déjà tout entière sous le peignoir). Il faut que je vous parle… »

Elle ignorait elle-même comment tout cela eût fini. Aurait-elle eu assez de courage, ou bien au contraire de lâcheté, pour entraîner le garçon dans une histoire mortellement dangereuse ?

On n’alla point jusqu’aux explications.

La porte, violemment heurtée, vola hors de ses gonds. Dans l’embrasure se pressèrent le portier de l’hôtel, Innokentov et Novimski, le front orné d’une bosse écarlate et le regard furibond. Noé Noévitch les écarta. Il considéra d’un śil indigné l’indécent tableau qui s’offrait à lui. Elisa repoussa Limbach d’un coup de genou dans les dents.

« Fichez le camp d’ici ! »

L’autre se releva, ramassa son arme blanche qu’il cala sous son aisselle, puis plongea sous les bras du portier qui cherchait à l’arrêter et détala dans le couloir en hurlant : « Je vous aime ! Je vous aime ! »

« Laissez-nous », ordonna Stern.

Ses yeux lançaient des éclairs.

« Elisa, je me suis trompé sur votre compte. Je vous tenais pour une femme de catégorie supérieure, or vous vous permettez… »

Et cetera, et cetera.

Elle n’écoutait pas, et tenait les yeux baissés, rivés sur le bout de ses pantoufles.

Horrible ? Oui. Lâche ? Oui. Mais il est plus pardonnable de risquer la vie d’un benêt de petit officier que celle d’un grand auteur dramatique. Même si le duel se conclut par la mort de Limbach, Gengis Khan disparaîtra de toute façon de ma vie. Il ira en prison, ou bien se réfugiera dans son khanat ou en Europe, peu importe. Je serai libre. Nous serons libres ! Ce bonheur-là vaut bien d’être payé d’un crime… Non ?

CINQ UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE

La pêche au vif

« Peu de gens savent être vieux », disait le philosophe – La Rochefoucauld, semble-t-il. Eraste pensait appartenir à cette minorité heureuse, et à l’évidence il se trompait.

Où était passé son bel équilibre fait de raison et de dignité ? Quid de sa sérénité et de sa volonté, de son détachement et de son harmonie ?

Son propre cśur lui avait joué un tour auquel il ne s’attendait aucunement. Sa vie s’en trouvait chamboulée, toutes ses valeurs immuables n’étaient plus que cendres. Il se sentait tout à coup deux fois plus jeune et trois fois plus bête. Quoique ce dernier constat ne fût pas tout à fait exact. Si sa raison semblait avoir perdu le cap établi, s’être détournée du point où tendaient ses efforts, elle avait cependant gardé son acuité de toujours, et enregistrait sans pitié tous les stades et les tournants de la maladie.

Par ailleurs, Fandorine n’était pas certain qu’il fallût qualifier de maladie ce qui lui arrivait. Peut-être au contraire avait-il recouvré la santé ?

La question était philosophique, et c’est le meilleur des philosophes, à savoir Kant, qui l’aida à lui trouver une réponse. Celui-ci était chétif de naissance, il était constamment souffrant, et c’était pour lui un sujet de grand désarroi jusqu’au jour où une idée merveilleuse lui était venue à l’esprit : celle de considérer son état maladif comme de la bonne santé. Etre mal en point, c’était normal, il n’y avait pas lieu de s’affliger, das ist Leben. Et si un matin soudain tout allait bien, c’était un cadeau du destin. Dans l’instant la vie du grand homme s’était emplie de lumière et de joie.

Fandorine ne procéda pas autrement. Il cessa de s’obstiner à opposer cśur et raison. A quoi bon lutter contre l’amour, il n’avait qu’à admettre que c’était là son état normal.

Tout de suite, il se sentit plus léger. Au moins, il en avait terminé avec son désaccord intérieur. Eraste Pétrovitch avait suffisamment de motifs de tourment, sans y ajouter celui d’être furieux contre lui-même.

En vérité, c’est une lourde croix que d’être amoureux d’une actrice. Cette pensée visitait Fandorine plus de cent fois par jour.

Avec elle, il était impossible d’être jamais sûr de rien. Sans compter qu’il s’en fallait d’un instant pour qu’elle changeât du tout au tout. Tantôt glacée, tantôt passionnée, tantôt fausse, tantôt sincère, tantôt se serrant contre vous, tantôt vous repoussant ! La première phase de leurs relations, qui n’avait duré que quelques jours, avait conduit Fandorine à penser qu’Elisa, en dépit de ses poses de comédienne, était malgré tout une femme comme les autres, pleine de vie. Mais comment expliquer ce qui s’était passé rue Svertchkov ? S’était-elle produite, cette explosion de passion foudroyante, ou bien l’avait-il rêvée ? Etait-il possible qu’une femme se jette d’elle-même dans vos bras, pour ensuite se sauver en courant, et pas de manière indifférente, mais avec effroi, et même avec dégoût ? Quelle faute avait-il commise ? Oh, Eraste Pétrovitch eût payé cher pour obtenir une réponse à cette question qui le torturait. La fierté le lui interdisait. Se trouver dans le rôle pitoyable de quémandeur, de clarificateur de relations ? Jamais !

Au reste, il ne comprenait que trop. La question était purement rhétorique.

Elisa était d’abord une actrice avant d’être une femme. Une ensorceleuse professionnelle qui avait absolument besoin de coups d’éclat, de ruptures, de passions douloureuses. Son brusque changement de conduite était d’une double nature : primo, les relations sérieuses l’effrayaient, et elle ne voulait pas perdre sa liberté ; secundo, elle désirait bien sûr de cette manière ferrer plus solidement sa proie. Un tel paradoxe d’intentions est naturel pour une femme de théâtre.

Quant à lui, en vieux routier qu’il était, il en avait vu déjà de toutes les couleurs, et l’éternel jeu féminin du chat et de la souris ne lui était pas non plus étranger. Qui plus est, sous une forme bien plus savante. Dans la science de s’attacher les faveurs des hommes, la comédienne européenne avait encore bien du chemin à parcourir avant d’égaler la courtisane japonaise expérimentée, maîtrisant le jojutsu, « l’art de la passion ».

Mais tout en comprenant parfaitement ce jeu fort simple, il s’y soumettait néanmoins et souffrait, souffrait pour de bon. L’autopersuasion et la logique ne lui étaient d’aucun secours.

Alors Eraste Pétrovitch commença de se persuader qu’il avait eu de la chance. Il existe un proverbe un peu bête qui dit : « Quitte à aimer, que ce soit une reine », mais une reine, c’est idiot, ce n’est pas une femme, c’est un cérémonial ambulant. Quitte à tomber amoureux, que ce soit d’une grande actrice.

Celle-ci incarnait la beauté toujours fuyante du yugen. Ce n’était pas une femme, mais dix, mais vingt : tout à la fois Juliette, Princesse lointaine, Ophélie, Jeanne d’Arc et Marguerite Gautier. Subjuguer le cśur d’une grande actrice est très difficile, presque impossible, mais si malgré tout on y parvient, c’est comme conquérir d’un coup l’amour de toutes ces héroïnes. Si on y échoue, qu’importe, car on reste alors amoureux de toutes les meilleures femmes du monde. On ne connaîtra plus ni quiétude ni relâchement, mais qui a dit que c’était mal ? La vraie vie, c’était justement cette émotion permanente, et non les murs que Fandorine avait bâtis autour de lui quand il avait décidé de vieillir correctement.