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Après la rupture, s’étant privé de la possibilité de voir Elisa, il se remémorait souvent une conversation qu’il avait eue avec elle. Ah, comme ils bavardaient bien, tous les deux, durant cette brève et heureuse période ! Il se rappelait lui avoir demandé :

« Etre actrice, qu’est-ce que ça signifie ? »

Et elle lui avait répondu :

« Je vais vous dire ce que c’est qu’être une actrice. C’est souffrir constamment la faim : une faim désespérante, insatiable. Une faim si immense que personne n’est capable de l’apaiser, si grand soit l’amour qu’on me porte. Il me manquera toujours l’amour d’un homme. J’ai besoin d’être aimée du monde entier – de tous les hommes, de tous les vieillards, de tous les enfants, et puis des chevaux, des chats, des chiens et, ce qui est le plus ardu, de toutes les femmes, ou au moins de la majorité d’entre elles. Je regarde le serveur, au restaurant, et je lui souris de manière à lui inspirer de l’amour. Je pose les yeux sur un chien et je lui demande : “Aime-moi.” J’entre dans une salle emplie de monde, et je pense : Me voici, aimez-moi ! Je suis l’être le plus malheureux et le plus heureux de la terre. Le plus malheureux, parce qu’il est impossible d’être aimé de tous. Le plus heureux, parce que je vis dans une attente permanente, comme une amoureuse avant un rendez-vous. C’est un tourment qui me consume délicieusement, et c’est là mon bonheur… »

A cet instant, elle se trouvait à la limite de la sincérité dont elle était capable.

Ou bien n’était-ce qu’un monologue tiré de quelque pièce de théâtre ?

Les sentiments sont les sentiments, mais une mission est une mission. Les revers de fortune amoureuse ne devaient pas entraver son enquête. Ou plutôt ils l’entravaient sans nul doute, déferlant périodiquement en un tourbillon qui altérait la clarté de son raisonnement, mais ils ne le distrayaient pas pour autant de ses travaux d’investigation. Un serpent dans une corbeille de fleurs, c’était plutôt un crime d’opérette, un assassinat prémédité, en revanche, ça n’avait rien d’une plaisanterie. L’inquiétude qu’il éprouvait pour l’être aimé et, au bout du compte, sa simple conscience de citoyen lui réclamaient de démasquer le perfide meurtrier. La police moscovite était libre d’aboutir aux conclusions qu’elle voulait (Eraste Pétrovitch ne nourrissait pas une très haute opinion de ses compétences professionnelles), mais il n’avait lui-même aucun doute sur le fait qu’Emraldov avait été empoisonné.

Il l’avait découvert dès le premier soir, au cours de sa visite nocturne au théâtre. Non que Fandorine eût soupçonné d’emblée quelque chose dans ce suicide soudain – il n’en était rien. Mais dès lors qu’un nouvel événement funeste et mystérieux s’était produit dans l’entourage immédiat d’Elisa, il lui fallait tirer les choses au clair.

Qu’avait-il réussi à établir ?

L’acteur s’était attardé au théâtre, parce qu’il y attendait une visite. Et d’un.

Il semblait alors d’excellentissime humeur, ce qui était tout de même étrange pour un désespéré. Et de deux.

Troisième point. L’enquêteur avait naturellement emporté avec lui la coupe qui, d’après les conclusions de la police, contenait le poison qu’Emraldov avait volontairement, semblait-il, avalé. Cependant, sur la surface vernie de la table s’observaient les traces de deux coupes. Ainsi, l’acteur avait bel et bien reçu son visiteur inconnu, et tous deux avaient bu du vin.

Quatrième point. A en juger pas lesdites traces, l’une des coupes était intacte, tandis que l’autre fuyait légèrement : tache d’eau circulaire pour la première, tache de vin pour la seconde. Visiblement, avant d’être utilisée, la vaisselle avait été rincée sous le robinet, mais on ne l’avait pas essuyée. Ensuite, un peu de vin avait suinté d’un des deux récipients.

Eraste Pétrovitch avait prélevé des particules du liquide rouge séché pour les soumettre à analyse. Le vin ne contenait pas de poison. Par conséquent, c’était l’empoisonneur supposé qui avait bu dans la coupe disparue. Et de cinq.

Le lendemain, le tableau s’était fait encore plus précis. De bon matin, utilisant l’utile méthode dite du « graissage de patte », Fandorine, avec l’aide d’un ouvreur de loges, s’était introduit dans le magasin d’accessoires. Plus exactement, l’homme s’était contenté de lui montrer où se trouvait le local, puis s’était éloigné, tandis qu’Eraste Pétrovitch ouvrait lui-même la porte, au moyen d’un simple passe-partout.

Et alors ? La seconde coupe d’étain trônait tranquillement sur une étagère, au milieu de couronnes, d’aiguières, de plats et autres objets ayant survécu à Hamlet. Fandorine avait tout de suite reconnu l’objet à sa description : il était le seul qui y répondît, avec son couvercle rabattable orné d’une aigle et d’un serpent. A en juger par la poussière, une seconde coupe s’était trouvée là quelque temps auparavant. Le soir du meurtre, Emraldov les avait prises en sortant de scène, puis quelqu’un (vraisemblablement le meurtrier) en avait remis une à sa place. Un examen au moyen d’une forte loupe avait permis de repérer dans la paroi du récipient la microfissure par laquelle le vin avait suinté. Il était visible, par ailleurs, que la coupe avait été soigneusement lavée. Si bien qu’il ne subsistait, hélas, aucune empreinte de doigt.

Et malgré tout la moitié de l’affaire était réglée. La liste des suspects se dessinait clairement. Ne restait qu’à pénétrer ce cercle pour déterminer le coupable.

Une journée encore s’était écoulée, et tout s’était arrangé à merveille. Plus besoin désormais d’agir en cachette ou de soudoyer les employés. La pièce des Deux Comètes avait été acceptée pour être mise en scène, et Fandorine était devenu membre à part entière de la troupe. C’était là en vérité conjuguer avec bonheur l’intérêt privé et le devoir civique.

Profitant d’une répétition, il avait posé à différentes personnes deux ou trois questions apparemment fortuites, et avait ainsi appris l’essentiel, à savoir quel membre de la troupe avait libre accès au magasin d’accessoires à toute heure du jour ou de la nuit. La liste des suspects s’était tout de suite trouvée réduite au minimum. Les magasins d’accessoires, réels et factices, et de costumes étaient gérés par l’assistant du metteur en scène, Novimski. Il prenait ses obligations très au sérieux, ne confiait les clefs des lieux à personne et accompagnait toujours quiconque avait besoin d’aller s’y servir. Si quelqu’un était bien placé pour remettre la coupe sur son étagère, c’était lui.

Mais il était un membre de la troupe qui n’avait pas besoin de l’accord de Novimski : son directeur lui-même. Pour savoir si Stern avait emprunté la clef du magasin à son assistant, il eût fallu poser d’autres questions, mais cela n’eût mené à rien, aussi Fandorine avait-il résolu d’étendre ses soupçons aux deux hommes.

Un troisième personnage était venu s’ajouter presque par hasard. Dans la pièce, le bouffon Labiline s’était vu confier le rôle de Kinjo, voleur pickpocket ou, pour s’exprimer de manière plus exacte, voleur picksleeve, puisque aussi bien le vêtement japonais ne possède pas de poche et qu’il était d’usage de garder les objets de valeur dans ses manches. Kostia avait eu l’occasion de jouer un pickpocket dans une pièce tirée d’Oliver Twist, et à l’époque avait étudié avec application ce métier difficile, de manière à paraître convaincant sur scène. Encouragé par le souvenir de cet épisode passé et mû par son naturel farceur, le jeune homme avait eu la fantaisie de faire démonstration de son art : au cours d’une pause, il s’était arrangé pour frôler de très près trois ou quatre personnes, pour ensuite restituer dans un grand éclat de rire à la Réginina son porte-monnaie, à Novimski son mouchoir, et à Méfistov un flacon d’on ne savait quel médicament. Indulgente, Vassilissa Prokofievna avait seulement traité l’habile garçon de « filou » ; Novimski s’était contenté d’en profiter pour se moucher ; mais Anton Ivanovitch avait déclenché un scandale, en hurlant qu’un honnête homme ne se permettait pas de fouiller dans les poches des autres, même pour plaisanter.