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Après cet incident comique, Fandorine avait inscrit également Labiline sur sa liste de suspects. S’il avait réussi à soustraire son mouchoir à Novimski, il pouvait aussi bien lui avoir subtilisé une clef.

Il ne lui fallut que vingt-quatre heures encore pour élaborer et mettre en śuvre une simple opération inspirée de l’antique méthode policière dite « de la pêche au vif ».

Dans la journée, Eraste Pétrovitch s’introduisit en cachette dans le magasin d’accessoires, en recourant à son passe-partout. Il venait de déposer sa montre chronomètre Buhré à côté de la coupe d’étain, quand il entendit un curieux bruit étouffé. Il se retourna et aperçut à gauche, sur une étagère, un gros rat qui l’observait avec un calme dédaigneux.

— A t-très bientôt, lui dit Fandorine avant de ressortir.

Plus tard, à cinq heures, comme tout le monde prenait le thé (encore une tradition), la conversation vint à porter à nouveau sur la mort d’Emraldov. Les comédiens se prirent à imaginer quelles raisons avaient pu pousser celui-ci au suicide.

Eraste Pétrovitch laissa échapper, comme s’il se parlait à lui-même, mais néanmoins à haute voix :

— Un suicide ? Rien n’est moins sûr…

Tous se tournèrent vers lui.

— Et de quoi pourrait-il s’agir, si ce n’est pas le cas ? s’exclama Innokentov, surpris.

— Je vous répondrai bientôt, dit Fandorine d’un air assuré. Il y a quelques hypothèses. A dire vrai, ce ne sont même pas des hypothèses, mais des faits. Ne me posez aucune question pour l’instant. Demain, je saurai tout de manière certaine.

Elisa (on était alors au tout début de leurs relations) lui dit avec reproche :

— Cessez donc de parler par énigmes ! Qu’avez-vous appris ?

— C’est du domaine de la divination ? demanda Stern, sans ironie, d’un air au contraire parfaitement sérieux.

Sa joue avait tressauté, secouée par un tic nerveux – ou bien était-ce une illusion ?

Méfistov se tenait debout, dos tourné, et ne manifestait aucune curiosité. Bizarre : était-il possible qu’un sujet aussi piquant le laissât de marbre ?

Qu’en était-il de Novimski ? Il avait souri, montrant les dents. Ses yeux étaient posés sur Fandorine, et ne s’en détachaient pas.

Bien, passons au deuxième acte.

Eraste Pétrovitch avait devant lui deux verres de thé. Il les prit en main, observa l’un, puis l’autre, et enfin, la mine pensive, cita la réplique de Claudius voyant Gertrude boire le poison :

— « C’est la coupe empoisonnée. Il est trop tard !… » Oui, c’est exactement ainsi que les choses se sont passées. Deux coupes, dans l’une d’elles, la m-mort…

Il prononça à dessein ces mots d’une voix à peine audible, presque dans un murmure. Pour les distinguer, l’assassin eût dû s’approcher et tendre le cou. Excellent procédé, inventé par le prince du Danemark dans la scène de la « souricière ». Quand les suspects sont identifiés, il n’est pas difficile d’épier leurs réactions.

Stern n’entendit rien : il était occupé à parler avec Rézonovski. Méfistov ne se retourna pas davantage. En revanche, l’assistant du metteur en scène se pencha d’un bloc vers Fandorine, tandis que son étrange sourire se changeait en une sorte de grimace.

Et voilà toute l’enquête, songea Eraste Pétrovitch avec même quelque regret. Nous avons eu affaire à des charades plus retorses.

Il aurait pu, bien sûr, épingler sur-le-champ le criminel, il disposait pour cela d’un assez solide faisceau de présomptions. Se dessinait même une hypothèse de mobile : le désir ardent de jouer Lopakhine. Pour qui ne connaissait pas le milieu théâtral, pareille idée, cependant, paraîtrait fantastique. Il y avait peu de chances même qu’un tribunal y accordât foi, d’autant plus qu’on ne pouvait exhiber aucune preuve certaine.

Par conséquent, il fallait prendre l’individu en flagrant délit, pour qu’il lui fût impossible de se tirer d’affaire.

Qu’à cela ne tienne, abordons l’acte trois.

Eraste Pétrovitch glissa la main dans son gousset.

— Saperlotte ! Mais où est donc passée ma montre ? M-messieurs dames, personne ne l’aurait vue ? Une montre en or, une Paul Buhré ? Avec une breloque en forme de loupe.

Personne, bien entendu, n’avait vu la montre, mais la majorité des acteurs, dans le vśu de rendre service au dramaturge, entreprit aussitôt de rechercher l’objet. On regarda sous les fauteuils, on pria Eraste Pétrovitch de se rappeler s’il n’avait pu laisser sa montre au buffet ou bien, mille excuses, au water-closet.

Il se frappa le front.

— Ah mais oui, dans le magasin d’acc…

Et comme s’il se reprenait soudain, il n’acheva pas et se mit à tousser.

Intermède des plus primitifs, destiné aux imbéciles. Mais Fandorine, pour parler franchement, n’était guère enclin à estimer très haut les facultés intellectuelles de l’adversaire.

— Ce n’est rien, ne vous inq-quiétez pas, messieurs, je viens de me rappeler… déclara-t-il. Je la récupérerai plus tard. Où elle est, elle ne se sauvera pas.

Novimski se comportait comme le malfaiteur de quelque spectacle de province, autrement dit de manière presque caricaturale : le rouge aux joues, il se mordait les lèvres et jetait à Eraste Pétrovitch des regards furieux.

Il ne restait plus longtemps à attendre.

La répétition finie, les comédiens commencèrent de prendre congé.

Eraste Pétrovitch prit tout son temps. Assis, jambes croisées, il alluma un cigare. Quand enfin il fut seul, il se garda encore de se presser, laissant au criminel le temps de s’agiter et de se morfondre.

Bientôt tout fut silencieux à l’intérieur du bâtiment. Voilà, l’heure était venue.

Le jugement du destin

Il sortit sur le palier et descendit à l’étage de service. Le couloir aveugle sur lequel donnaient les portes des ateliers et des magasins était plongé dans la pénombre.

Fandorine s’arrêta devant le local aux accessoires. Il secoua la poignée. Fermée – de l’intérieur très certainement.

Il ouvrit la porte avec son passe-partout. A l’intérieur régnait l’obscurité la plus totale. Eraste Pétrovitch aurait pu allumer, mais il voulait faciliter la tâche au criminel. La pâle bande de lumière qui filtrait du couloir suffisait amplement pour atteindre l’étagère et y prendre la montre qu’il avait laissée là.

Tandis qu’il s’avançait dans le noir, s’attendant à chaque instant à être agressé, Fandorine ressentit non sans honte une très agréable excitation : son pouls battait le tambour, sa peau était parcourue de frissons, chacun de ses nerfs vibrait sous la tension. C’était là l’authentique raison pour laquelle il n’avait pas collé le Borgia amateur au mur, ne l’avait pas chargé de la chaîne de présomptions pesant contre lui. Il avait eu envie de se secouer, de s’aérer, de se fouetter le sang. L’amour, le danger, l’avant-goût de la victoire – c’était ça la vraie vie, et la vieillesse pouvait attendre.