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Il ne s’exposait pas à un bien grand risque. A moins que l’homme ne s’avisât de lui tirer dessus, mais c’était peu probable. Premièrement, le gardien entendrait le coup de feu et appellerait la police. Deuxièmement, d’après l’image que Fandorine s’était formée du personnage, ce « Lermontov pour pauvres », comme l’avait baptisé Stern avec autant de justesse que de cruauté, choisirait un procédé plus théâtral.

Néanmoins, l’ouïe d’Eraste Pétrovitch était pleinement mobilisée, prête à saisir le déclic étouffé de l’arme dont on relève le chien. Il n’est pas si simple de toucher un chat noir (Fandorine ce jour-là portait une redingote noire) se déplaçant rapidement dans une pièce enténébrée.

Il avait déjà repéré l’endroit où se tenait le tueur. De l’angle droit lui était parvenu un léger bruissement. Personne, à part lui qui en son temps avait spécialement appris à écouter le silence, n’eût accordé d’importance à ce bruit, mais Eraste Pétrovitch avait tout de suite compris de quoi il s’agissait : c’était un frottement d’étoffe contre étoffe. L’homme tapi en embuscade venait de lever une main. Que tenait-elle ? Une arme blanche ? Un objet lourd et contondant ? Ou bien malgré tout un revolver déjà armé ?

A tout hasard, Fandorine fit un rapide pas de côté, quittant la zone de lumière grisâtre pour l’obscurité. Il se mit à siffloter la romance d’Aliabiev, Rossignol, mon rossignol, d’une manière toute particulière : les lèvres jointes orientées sur le côté. Si le criminel était en train de viser, il aurait l’illusion que sa cible se tenait un pas plus à gauche.

Eh bien, monsieur Novimski. De l’audace ! La victime ne soupçonne rien. Attaquez !

Cependant une surprise attendait Eraste Pétrovitch. L’interrupteur claqua, et le local s’inonda de lumière électrique, lumière d’autant plus vive que l’ombre, un instant avant, était profonde. Ainsi s’expliquait pourquoi l’assistant de Noé Stern avait levé la main.

Car, bien entendu, c’était lui : la frange en bataille, le regard brillant, fiévreux. Le raisonnement de Fandorine était donc juste. Néanmoins il dut faire face à un autre imprévu. Ce que Novimski brandissait, ce n’était pas un couteau, ni une hache, encore moins un vulgaire marteau, mais deux rapières munies d’une garde en forme de coquille. Elles reposaient un peu plus tôt sur une étagère, au-dessous de la coupe – armes factices destinées au même spectacle.

— Très bel effet, lança Eraste Pétrovitch en faisant mine d’applaudir. Dommage seulement qu’il n’y ait pas de spectateurs.

De spectateur, il en était un tout de même : le rat entrevu dans l’après-midi se tenait à la même place, les yeux luisant d’une lueur mauvaise. De son point de vue d’animal, tous deux n’étaient sans doute que des malotrus qui s’étaient introduits brutalement dans son domaine.

L’assistant barrait la porte du local ; bizarrement, il tenait les rapières pommeau en avant.

— P-pourquoi avez-vous allumé la lumière ? Dans le noir, ç’aurait été plus simple.

— Il n’est pas dans mes habitudes de frapper dans le dos. Je vous livre au jugement du destin, monsieur le faux auteur. Choisissez votre arme et défendez-vous !

Il était assez singulier, ce Novimski. Calme, solennel même, eût-on pu dire. Les assassins démasqués ne se conduisent pas de cette manière. Et quelle était cette pantalonnade avec les armes factices ? Quelle idée avait-il en tête ?

Fandorine saisit néanmoins une rapière, la première qui lui tomba sous la main, sans réfléchir. Il jeta un rapide coup d’śil à la pointe. Impossible avec ça de transpercer un être humain, tout au plus pouvait-on infliger une égratignure. A la rigueur une bosse, en frappant à toute volée.

Eraste Pétrovitch n’avait pas eu le temps d’adopter une position défensive (à dire vrai il en était encore à se demander s’il allait participer à cette pitrerie) que son adversaire, au cri de « En garde ! », passait à l’attaque, et se fendait en un mouvement impétueux. Si Fandorine n’avait pas été doué de prodigieux réflexes, la lame l’eût atteint en pleine poitrine, mais il sut esquiver à temps. Malgré tout l’extrémité de l’arme déchira sa manche et lui entama la peau.

— Touché ! s’écria Novimski en secouant sa rapière tachée d’une gouttelette de sang. Vous êtes mort !

La belle redingote était irrémédiablement fichue, et la chemise avec elle. On ne saurait décrire à quel point Eraste Pétrovitch en fut courroucé, lui qui commandait tous ses vêtements à Londres.

Il convient de dire qu’il n’était pas mauvais en escrime. Un jour, dans sa jeunesse, il avait manqué perdre la vie dans un duel au sabre, et à la suite de l’incident avait pris soin de combler ce qui s’était révélé être une dangereuse lacune de son éducation. Il contre-attaqua, accablant son adversaire d’une cascade de coups. Vous voulez vous amuser ? Eh bien, prenez ça !

Par ailleurs, d’un point de vue psychologique, un moyen éprouvé d’écraser la volonté de son ennemi est bien d’emporter sur lui la victoire dans n’importe quelle compétition.

Novimski était à présent en fâcheuse posture, mais il se défendait avec art. Eraste Pétrovitch ne réussit qu’une seule fois à le frapper convenablement au front du tranchant de la lame, puis une fois encore à le toucher sous l’oreille, d’un autre coup de taille. Reculant sous l’assaut impérieux, l’assistant dardait sur un Fandorine blême de rage un regard où se lisait une stupéfaction croissante. Visiblement, il ne s’attendait pas à une telle science des armes de la part du dramaturge.

Bon, assez joué les idiots, se dit Eraste Pétrovitch. Finiamo la commedia.

D’un double enveloppement, il crocha l’épée de l’adversaire, exécuta un moulinet, et la rapière s’en fut voler au loin, dans un coin de la pièce. Quand il eut acculé Novimski contre un mur sous la menace de sa lame, Fandorine déclara d’un ton sarcastique :

— Laissons là le théâtre. Je vous propose de revenir dans le domaine de la vraie vie. Et de la vraie mort.

L’ennemi vaincu se tenait immobile, ses yeux louchant sur la pointe de métal qui pressait sa poitrine. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front livide que le rouge d’une bosse commençait de colorer.

— Seulement je préfère ne pas mourir embroché, dit-il d’une voix rauque. Tuez-moi plutôt d’une autre manière.

— Pourquoi voudrais-je donc vous tuer ? demanda Fandorine, surpris. Qui plus est, ce serait assez difficile avec ce fer émoussé. Non, mon ami, vous irez au bagne. Pour le lâche assassinat que vous avez commis de sang-froid.

— De quoi parlez-vous ? Je ne comprends pas.

Eraste Pétrovitch fronça les sourcils.

— Mon cher monsieur, ne vous obstinez pas à nier devant des faits qui parlent d’eux-mêmes. D’un point de vue théâtral, ce serait d’un ennui m-mortel. Si ce n’est pas vous qui avez empoisonné Emraldov, pour quelle raison m’auriez-vous tendu cette embuscade ?

L’assistant releva la tête, les yeux écarquillés, et battit des paupières.

— Vous m’accusez du meurtre d’Hippolyte ? Moi ?

Pour un acteur de troisième plan, l’étonnement était assez bien joué. Au point qu’Eraste Pétrovitch éclata de rire.

— Et qui d’autre ?

— Mais ce n’est donc pas vous qui avez fait ça ?

Fandorine avait rarement eu l’occasion d’observer pareil culot. Il en fut même un peu désarçonné.

— Comment ?

— Mais vous vous êtes trahi vous-même. Aujourd’hui, pendant qu’on prenait le thé !

Novimski porta prudemment la main à la lame et l’écarta de son sein.