— Depuis avant-hier, j’étais dévoré par le doute. Un homme comme Hippolyte ne pouvait se donner la mort ! Cela ne collait pas, dans mon esprit. Il aimait trop sa propre personne. Et voilà que vous parlez des coupes. Ç’a été comme un choc pour moi ! Il y avait quelqu’un dans la loge, avec Hippolyte ! Qui a bu du vin avec lui ! Et lui a versé du poison ! Je suis allé au magasin d’accessoires examiner la seconde coupe. Et tout à coup qu’est-ce que je vois ? Une montre Buhré ! Ce fut comme si on m’ôtait une taie des yeux. Tout concordait ! Le mystérieux M. Fandorine surgi d’on ne savait où, puis disparu, puis réapparu, le lendemain même de la mort d’Hippolyte ! Son lapsus à propos des deux coupes ! La montre oubliée ! J’ai deviné que retourneriez la chercher. Vous savez, je ne suis pas expert en résolution de mystères, mais je crois en la justice du sort, et au jugement de Dieu. C’est pourquoi j’ai pris ma décision : s’il vient, je le provoque en duel. Et si Fandorine est un criminel, le destin le châtiera. Je suis descendu dans ma loge, puis je suis revenu ici pour vous attendre, et vous êtes arrivé. Mais vous êtes resté en vie, et à présent je ne sais plus que penser…
Il écarta les mains en un geste d’impuissance.
— Quel délire ! s’esclaffa Fandorine. Pour quelle raison aurais-je eu besoin de tuer Emraldov ?
— Par jalousie.
Novimski le regardait avec un air de reproche mêlé de lassitude.
— Emraldov la harcelait de manière trop évidente. Or vous êtes amoureux d’elle, ça se voit. Vous aussi vous avez perdu la tête à cause d’elle. Comme beaucoup…
Se sentant rougir, Eraste Pétrovitch haussa la voix, sans même demander de qui il était question :
— Nous ne parlons pas de moi, mais de vous ! Quelles sornettes me c-contez-vous là à propos de jugement de Dieu ? Il est impossible de tuer qui que ce soit avec ces deux tiges de fer !
L’assistant jeta un regard craintif à la lame.
— Oui, c’est une rapière factice. Mais en dirigeant son coup avec précision, on peut transpercer la peau : c’est ce que j’ai fait au premier assaut.
— Et alors ? Personne n’est encore mort d’une égratignure.
— Tout dépend de laquelle. Je vous ai dit, je crois, que j’étais passé d’abord à ma loge. J’ai là-bas toute une armoire à pharmacie renfermant des remèdes pour toutes les circonstances de la vie. Dans une troupe, vous savez, on voit de tout. M. Méfistov souffre de crises d’épilepsie, Vassilissa Prokofievna a couramment des vapeurs, il nous arrive également parfois des accidents. Or moi, je suis responsable de tout et de tous. Je dois jouer l’homme à tout faire. On nous l’enseignait à l’école d’officiers : un bon commandant est tenu d’être compétent en tout.
— P-pourquoi me racontez-vous ça ? Qu’ai-je à faire de votre pharmacie ? coupa Fandorine d’un ton irrité, mortifié que les secrets de son cśur fussent si transparents à un regard étranger.
— J’y conserve entre autres choses un flacon rempli d’un poison concentré de cobra d’Asie centrale. Je l’ai rapporté du Turkestan. C’est un remède souverain contre les maux de nerfs. Nos dames sont souvent sujettes à de fort pénibles crises d’hystérie. Mme Goupilova, quand elle est à bout, en vient jusqu’à tomber dans des convulsions. Mais là, deux gouttes sur un tampon d’ouate, un massage des tempes, et il n’y paraît plus.
Novimski mima comment il s’y prenait pour faire pénétrer le produit dans la peau.
— Alors il m’est venu une idée. J’ai enduit de poison l’extrémité d’une des rapières. Comme Laërte dans Hamlet. J’ai pensé : Si Fandorine a empoisonné Hippolyte, eh bien, qu’il meure de même manière, ce sera le jugement de Dieu. Les armes sont absolument semblables d’aspect, je ne savais plus moi-même laquelle était infectée. Si bien que notre duel n’avait rien d’une comédie, c’était pour de bon un combat à mort. Si le poison contamine le sang, les premiers spasmes de l’agonie se produisent deux minutes plus tard, puis vient une paralysie du système respiratoire.
Eraste Pétrovitch secoua la tête : tout cela restait délirant.
— Et si la rapière empoisonnée vous avait égratigné, vous ?
L’assistant haussa les épaules et répondit :
— J’ai dit que je croyais au destin. Pour moi, ce ne sont pas de vains mots.
— Cependant, je ne vous crois pas !
Fandorine porta la pointe de l’arme à ses yeux. Elle semblait en effet briller d’un éclat humide.
— Attention, n’allez pas vous blesser ! Et si vous ne me croyez pas, passez-moi ça.
Eraste Pétrovitch lui tendit tout aussitôt l’épée, en même temps qu’il plongeait la main dans la poche où il avait glissé un revolver. Un type étrange que cet assistant. Impossible de savoir à quoi s’attendre avec lui. Feignait-il d’être fou ? Allait-il de nouveau l’agresser ? C’eût été le dénouement le plus simple. Fandorine lui tourna exprès le dos, continuant d’épier les mouvements de Novimski grâce à l’ombre que celui-ci projetait sur le sol.
La silhouette de l’ancien lieutenant vacilla, puis à la vitesse de l’éclair se plia en deux, le bras tendu prolongé par le mince segment de droite que dessinait la rapière. Eraste Pétrovitch se tenait prêt à parer l’attaque : d’un bond il s’écarta sur la gauche et fit face. Cependant l’ombre l’avait induit en erreur. Ce n’était pas dans sa direction que Novimski avait exécuté sa fente.
Au cri de « Je parie un ducat qu’il est mort ! », il venait de frapper de son arme le rat placidement perché sur l’étagère. Il ne l’avait point transpercé pourtant, mais juste blessé légèrement et projeté contre le mur. L’animal couina puis se carapata aussitôt, renversant calices et vases de papier mâché.
— Vous venez de p-perdre un ducat. Et maintenant ? demanda Eraste Pétrovitch d’un ton mauvais.
Il se sentait un peu ridicule de s’être écarté si vivement. Encore heureux qu’il n’eût pas eu le temps de sortir son pistolet.
Mais Novimski ne semblait même pas avoir remarqué la réaction de Fandorine. Il essuya très soigneusement le bout de la lame puis entreprit d’écarter les casiers.
— Admirez !
Le rat gisait, ventre à l’air, ses quatre menues pattes agitées de tremblements.
— Sur une bête de petite taille, le poison a agi de manière presque instantanée. Je vous le répète, je voulais châtier le meurtrier. Mais le destin vous a reconnu innocent. A mes yeux, vous êtes lavé de tout soupçon.
A cet instant seulement, Eraste Pétrovitch se trouva convaincu d’avoir échappé par miracle à une mort aussi stupide que cruelle. Sans la veine qui l’avait toujours servi, et poussé cette fois-ci à choisir d’emblée l’arme enduite de poison, il serait à présent étendu là, par terre, comme ce malheureux rat, la bouche ouverte, tordue d’un rictus. C’eût été une mort imbécile…
— M-merci. Seulement vous, à mes yeux, vous n’êtes encore lavé de rien. Emraldov a bu le vin avec quelqu’un de son entourage. Puis l’empoisonneur a rapporté la seconde coupe au magasin d’accessoires. Vous êtes le seul à y avoir libre accès. Vous aviez en outre un mobile : Emraldov avait décroché le rôle sur lequel vous comptiez.
— Si nous nous entre-assassinions pour des rôles, les théâtres seraient depuis longtemps transformés en cimetières. Vous avez une idée par trop romantique des acteurs, dit Novimski en osant un sourire. Quant à ce local, j’en possède en effet la clef. Mais votre exemple prouve qu’il n’en est pas besoin pour pouvoir y entrer. Autre chose encore. Savez-vous quand, exactement, Hippolyte a rencontré son meurtrier ?
— Oui. Le gardien de nuit l’a vu peu après neuf heures. Et la mort, d’après les conclusions du médecin légiste, est survenue avant minuit. Je me suis renseigné auprès de la police.