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— Autrement dit, le crime a été commis dans cet intervalle ? Alors j’ai un alibi.

— Lequel ?

Après une brève hésitation, Novimski répondit :

— Jamais je ne me fusse résolu à en parler, mais je me sens coupable d’avoir failli vous tuer. Je le répète, j’étais sûr que vous étiez l’empoisonneur, or il apparaît que vous recherchez vous-même le coupable… Le destin vous a disculpé.

— Arrêtez avec votre histoire de destin ! explosa Eraste Pétrovitch qui voyait déjà son hypothèse tomber à l’eau, et s’en trouvait furieux. Autrement, j’ai l’impression de parler avec un lunatique !

— Vous avez tort de le prendre comme ça.

Novimski leva la main et déclara, les yeux au plafond ou, pour utiliser une expression plus solennelle, le regard tendu vers les cieux :

— Celui qui croit en la Puissance suprême le sait : rien n’arrive par hasard. En particulier quand il est question de vie et de mort. Et celui qui ne croit pas en Elle ne se distingue en rien d’un animal.

— Vous parliez d’un alibi… coupa Fandorine.

L’assistant soupira, puis répondit, sans emphase cette fois-ci, de sa voix habituelle :

— Ceci doit rester, bien sûr, strictement entre nous. Donnez-m’en votre parole. Il y va de la réputation d’une dame.

— Je ne vous donne aucune p-parole que ce soit. Vous étiez avec une femme ce soir-là ? Son nom ?

— D’accord. Je m’en remets à vos principes d’honnête homme. Si vous veniez un jour à lui en parler, à elle (vous comprenez à qui je fais allusion), ce serait lâche de votre part.

Novimski baissa la tête, poussa un soupir.

— Ce soir-là j’ai quitté le théâtre en compagnie de Zoïa Nikolaïevna. Nous sommes restés ensemble jusqu’au matin…

— Zoïa Linotova ? demanda Eraste Pétrovitch après une seconde de silence, le temps de comprendre de qui il était question.

Personne n’avait encore nommé devant lui la petite comédienne par ses prénom et patronyme. Cependant, s’il fut surpris par l’aveu, ce ne fut qu’au premier instant.

— Oui.

L’assistant gratta la bosse qui ornait son front d’un geste fort peu romantique.

— Comme disait Térence, je suis un être humain, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Vous êtes un homme, vous me comprendrez. Finalement, il existe des besoins physiologiques. Seulement ne me demandez pas si j’aime Zoïa Nikolaïevna.

— Je m’en garderai, promit Fandorine. Mais j’aurai forcément une petite conversation avec Mme Linotova. Quant à nous, nous aurons à poursuivre plus tard cet entretien.

Un million de tourments

Au sortir du théâtre, en dépit de l’heure assez tardive, Eraste Pétrovitch s’en fut directement à l’hôtel en automobile, afin que Novimski n’eût pas le temps de le devancer et de s’entendre avec la Linotova. Précaution superflue, sans doute, car Eraste Pétrovitch était déjà certain que l’alibi se trouverait confirmé, mais quand une affaire est sérieuse, chaque détail doit être vérifié.

Quand, arrivé au Madrid, il eut enfin déniché la chambre de la comédienne, Fandorine s’excusa de sa visite inopinée, et encore davantage du caractère brutal de la question qu’il avait à poser. Cette demoiselle demandait à être interrogée sans détour ni équivoque. Et c’est bien ainsi qu’il procéda.

— Ceci concerne les circonstances de la mort de M. Emraldov, dit-il. Aussi laissons de côté pour un temps les considérations de b-bienséance. Dites-moi, où et avec qui étiez-vous le soir et la nuit du 13 septembre ?

Le minois tout en taches de son de la Linotova se fendit d’un sourire benêt.

— Oh oh ! Ainsi, à votre avis, j’ai l’air d’une femme qui peut n’être pas seule la nuit ? C’est presque flatteur.

— Ne perdez pas de temps en dérobades. Je suis pressé. Répondez simplement : étiez-vous en compagnie de M. Novimski ? Oui ou non ? Votre moralité ne m’intéresse pas, madame. Je veux connaître la v-vérité.

Le sourire ne s’effaça pas, mais perdit toute gaieté, même forcée. Les yeux verts qui fixaient le visiteur impromptu étaient vides de toute expression. Impossible de deviner à quoi pensait leur propriétaire. Heureusement que la Linotova joue les enfants sur une scène de théâtre, et non au cinématographe, songea Eraste Pétrovitch. On ne montrerait jamais en gros plan un gosse avec un tel regard.

— Vous avec déclaré tantôt qu’Emraldov ne s’était pas suicidé, prononça la jeune actrice en détachant ses mots. C’est donc que vous avez des soupçons… Et des soupçons contre Georges, c’est bien ça ?

Fandorine connaissait bien ce type de personnalités. Leur entourage n’est pas enclin à les prendre au sérieux, tant leur aspect et leur comportement s’y opposent. Et le plus souvent leur entourage se trompe sur leur compte. Les personnes de petite taille, indépendamment de leur sexe, possèdent souvent un fort caractère et sont bien loin d’être sottes.

— J’ignore qui vous êtes en réalité, et ne souhaite pas le savoir, continua Zoïa. Cependant vous pouvez exclure Georges de vos hypothèses. Il a passé la nuit ici, tenez, dans ce lit.

Sans se retourner, elle pointa le doigt sur un étroit lit de fer, avec un sourire crispé encore plus déplaisant.

— D’abord nous nous sommes livrés au péché de chair. Puis il a dormi, et je suis restée étendue à côté de lui à le regarder. Le lit est étroit, mais comme vous pouvez le remarquer, j’occupe peu de place. Les détails vous intéressent ?

— Non.

Incapable de soutenir son regard étincelant, Fandorine baissa les yeux.

— Je vous demande p-pardon, mais c’était nécessaire…

De retour chez lui, dans son laboratoire personnel, il analysa la rapière rapportée du magasin d’accessoires. Le sieur Novimski se révélait un homme plein de ressources. Pour de bon, fort adroit de ses mains. La pointe de l’arme avait été enduite d’un mélange de poison de naja oxiana et de graisse animale, ajoutée visiblement pour éviter que la substance toxique ne se dessèche. Une injection de cette saleté eût sans aucun doute entraîné une mort très rapide et douloureuse.

Le lendemain matin, avant la répétition, Fandorine effectua une dernière et indispensable vérification en rendant visite à la police judiciaire, où on le connaissait fort bien. Il y posa une question et reçut une réponse. Emraldov avait été victime d’un tout autre poison : un classique cyanure.

En chemin pour le théâtre, Eraste Pétrovitch s’abandonna à des pensées moroses, observant que ses compétences de détective s’étaient quelque peu altérées et son esprit passablement amoindri depuis qu’il était amoureux. Non content d’avoir échafaudé une fausse hypothèse, il s’était dévoilé devant ce cinglé de Georges Novimski. Il allait devoir à présent s’expliquer avec lui, réclamer qu’il tienne sa langue, de manière à ne pas effaroucher le véritable empoisonneur.

Cependant Eraste Pétrovitch n’eut pas le loisir de s’entretenir avec l’assistant ce jour-là, car Elisa accepta tout à trac de venir chez lui, rue Svertchkov, choisir un kimono, et le miracle se produisit, après quoi tous les sortilèges se dissipèrent, et il se retrouva seul dans la maison totalement vide et morte.

Novimski débarqua lui-même sans crier gare, le lendemain après-midi. Depuis qu’Elisa avait pris la fuite, Fandorine n’était pas sorti de chez lui. Il était resté assis, en robe de chambre, en proie à un inexplicable engourdissement, fumant cigare sur cigare. De temps à autre, saisi d’une soudaine agitation, il se prenait à arpenter la pièce et à converser à haute voix avec un être invisible, puis il se rasseyait et replongeait dans sa torpeur. Lui toujours si soigné de sa personne avait le cheveu pendant, mèches blanches en désordre, le menton ombré d’une barbe naissante, et les yeux soulignés de cernes bleus, du même ton que ses prunelles.