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Massa se conduisait de manière tout bonnement répugnante. Il collait des baisers sonores dans le cou d’Elisa, plongeait volontiers sa patte dans l’échancrure de son kimono, et infligeait à la poitrine de la comédienne un tel traitement que Fandorine préférait se lever et sortir. Il enrageait tout particulièrement d’entendre les louanges que le Japonais débitait à propos d’Elisa. « Elle a des lèvles tlès molles, mais des seins au contlaile tlès fèlmes, élassatiques ! Le maîtle a fait un tlès bon choix », racontait-il après la répétition, avec des clappements de langue, le visage luisant – et tout cela sous couvert de la compassion la plus attentionnée, la plus amicale !

Hypocrite ! Oh, Fandorine connaissait parfaitement les manières de son serviteur. Et la lueur gloutonne qui brillait dans ses yeux, et le clappement carnassier de sa bouche ! Comment Massa parvenait à conquérir les cśurs (et les corps) des femmes, c’était là le plus grand mystère du monde, mais à cet exercice il eût rendu cent points à son maître.

D’un autre côté, il était injuste de reprocher au Japonais de n’avoir pas tenu bon devant le charme ensorcelant d’Elisa. Telle était cette femme, qui à tous faisait perdre la tête.

Amour vrai et authentique amitié sont incompatibles, réfléchissait Eraste Pétrovitch avec amertume. C’est soit l’un, soit l’autre. Voilà bien une règle qui ne connaît pas d’exception…

Le cours de la maladie

Fandorine avait été victime de ce phénomène qui frappe toute personne douée de bon sens et de volonté, habituée à tenir la bride haute à ses sentiments, dont la monture soudain se cabre et jette à terre son cavalier devenu odieux. Il n’avait connu pareille mésaventure que deux fois, et toujours à cause d’une histoire d’amour tragiquement terminée. Certes, le dénouement de celle-ci avait plutôt un air de farce, mais l’état d’impuissance dans lequel s’était trouvé plongé le ci-devant rationaliste n’en était que plus humiliant.

Sa volonté s’était évanouie, il ne restait même plus trace de son harmonie intérieure, sa raison s’était déclarée en grève. Fandorine avait sombré dans une ignominieuse apathie qui devait s’étirer sur de longs jours.

Il ne sortait plus de chez lui. Il restait des heures assis, les yeux fixés sur un livre ouvert dont il ne voyait pas les lettres. Puis, quand venait une période d’agitation, il se jetait dans la pratique d’exercices physiques, comme un furieux, jusqu’à tomber d’épuisement. Une fois totalement à bout de forces, il parvenait enfin à s’endormir. Il se réveillait ensuite à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et tout recommençait du début.

Je suis malade, se disait-il. Cela prendra fin tôt ou tard. Les autres fois, c’était infiniment pire, et c’est bien passé, non ? Et d’objecter aussitôt : Mais j’étais encore jeune à l’époque. A vivre trop vieux, l’âme fatigue, son pouvoir de régénération s’amenuise.

Peut-être eût-il guéri plus vite s’il n’y avait eu Massa.

Chaque jour, après la répétition au théâtre, il rentrait, plein de vivacité, très satisfait de lui-même, et entamait le compte rendu de ses succès : ce qu’il avait dit à Elisa, et ce qu’elle lui avait répondu. Eraste Pétrovitch, au lieu de lui ordonner de se taire, l’écoutait passivement, et cela lui était nocif.

Le Nippon n’était pas surpris de l’état pitoyable dans lequel était son maître. En japonais, ce mal s’appelait koi-bajurai, « mal d’amour », et était considéré comme tout à fait respectable pour un samouraï. Massa conseillait de ne pas s’opposer à la mélancolie, d’écrire des poésies et, le plus souvent possible, « d’arroser de larmes ses manches », comme le faisait le grand héros Yoshitsune séparé de la belle Shizuka.

La nuit fatidique où Elisa avait rendu Fandorine d’abord le plus heureux, puis le plus malheureux des hommes sur terre (c’est en ces termes ridiculement emphatiques qu’Eraste Pétrovitch, dans son malaise, exprimait à présent sa pensée), Massa avait été témoin de tout. Par discrétion, le Japonais s’était éclipsé par la porte de derrière pour rester durant plusieurs heures campé au milieu de la cour. Au début de l’averse, Massa avait trouvé refuge sous le porche. Il n’était rentré à la maison que lorsque Fandorine s’était retrouvé seul. Et tout de suite, il y était allé de ses questions :

« Que lui avez-vous fait, maître ? Merci de n’avoir pas tiré les rideaux de la chambre, ça m’intéressait de regarder. Mais vers la fin, l’obscurité était totale, et je ne voyais plus rien. Elle s’est sauvée en courant, droit devant elle ; elle sanglotait bruyamment, et chancelait même un peu. Vous avez dû vous permettre quelque chose de complètement inhabituel. Racontez-moi, au nom de notre amitié : je meurs de curiosité !

— Je ne sais pas ce que j’ai fait, lui répondit Fandorine, désemparé. Je n’ai pas compris. »

Il avait l’air si malheureux que son serviteur n’insista pas davantage. Il caressa la tête du martyr, et dit en manière de promesse :

« Ce n’est rien, je vais tout arranger. C’est une femme spéciale. Elle est comme le mustang américain. Vous vous rappelez les mustangs américains, maître ? Il faut les apprivoiser graduellement. Faites-moi confiance, d’accord ? »

Fandorine opina mollement du chef, se condamnant par là même au supplice d’écouter chaque jour les récits du Japonais.

A l’en croire, Massa n’allait au théâtre qu’à seule fin d’« apprivoiser » Elisa. Il y consacrait tout son temps à dépeindre sous les couleurs les plus avantageuses les mérites de son maître devant la jeune femme. Et elle, d’après lui, peu à peu se laissait fléchir. Elle commençait à poser des questions sur Fandorine, sans manifester ni ressentiment ni hostilité. Son cśur fondait un peu plus chaque jour.

Fandorine écoutait, maussade, sans en croire un seul mot. Il ne pouvait regarder Massa sans déplaisir, étouffé qu’il était par la jalousie et l’envie. Non seulement le Japonais bavardait avec elle, mais son rôle dans la pièce voulait qu’il la serrât dans ses bras, l’embrassât, touchât son corps (malédiction !). Pouvait-on imaginer qu’un homme, en pareilles circonstances, résistât au charme ensorcelant de cette femme ?

Octobre avait succédé à septembre. Les jours ne se distinguaient en rien les uns des autres. Fandorine attendait son histoire d’Elisa quotidienne, comme un opiomane tombé au dernier degré de l’abrutissement eût attendu une nouvelle dose de drogue. Il la recevait, mais n’en éprouvait nul soulagement, il n’en concevait que du mépris pour lui-même et de la haine pour celui qui lui fournissait le poison.

Le premier signe de guérison se manifesta le jour où Eraste Pétrovitch eut soudain l’idée de se regarder dans la glace. A l’ordinaire, il accordait une assez grande attention à son apparence physique, or là, il y avait plus de deux semaines qu’il ne s’était peigné.

Il se contempla un instant et fut horrifié (symptôme également prometteur). Ses cheveux pendouillaient, presque entièrement blancs, alors que sa barbe au contraire restait d’un noir de jais, sans le moindre poil gris. Ce n’était pas un visage, mais un dessin de Beardsley. L’honnête homme jamais ne s’abaisse jusqu’à la fange, même dans les pires circonstances, a dit le sage. « Or les conditions dans lesquelles tu vis n’ont rien d’atroce, remontra Fandorine à son reflet. Il s’agit juste d’une paralysie temporaire de ta volonté. » Et il sut aussitôt quel devait être le premier pas à accomplir pour reprendre son contrôle sur soi.