Sortir de chez lui pour ne plus voir Massa et ne plus entendre ses discours à propos d’Elisa.
Eraste Pétrovitch procéda à une grande toilette, s’habilla avec le plus grand soin et s’en fut promener.
Il découvrit que, pendant le temps qu’il était resté terré dans sa tanière, l’automne s’était rendu entièrement maître de la ville. Il avait repeint les arbres du boulevard, lavé la chaussée à grande eau de pluie, éclairci le ciel d’un azur éclatant et orné sa voûte d’une frise d’oiseaux s’envolant vers le sud. Pour la première fois depuis bien des jours, Fandorine s’essaya à analyser posément ce qui s’était passé.
Il y a deux raisons, se disait-il, tout en balayant les feuilles mortes du bout de sa canne. La première : l’âge. J’ai voulu trop tôt enterrer mes sentiments. Comme la Pannotchka de Gogol, ils ont bondi hors de leur cercueil et manqué me faire mourir de peur. La deuxième : une étrange série de coïncidences. Eraste et Lisa, l’anniversaire, le jour de la Sainte-Elisabeth, la main si blanche dans le faisceau du projecteur. Bon, il en est aussi une troisième : le théâtre. Ce monde, pareil aux émanations des marais, vous embrume le cerveau et altère les contours de chaque objet. Je me suis empoisonné de cet air trop parfumé d’épices, il m’est contre-indiqué.
Réfléchir et échafauder un raisonnement logique était un exercice des plus agréables. Eraste Pétrovitch se sentait de mieux en mieux à chaque minute. Non loin du monastère de la Passion (il ne savait pas lui-même comment il était parvenu jusqu’à cet endroit en suivant le boulevard circulaire), il fit une rencontre fortuite qui acheva d’orienter le malade sur le chemin de la guérison.
Une volée de jurons grossiers vint le distraire de ses réflexions :
— Brute ! Malotru ! Regarde donc où tu vas !
Histoire classique : un cocher avait frôlé le trottoir et, roulant dans une flaque d’eau, avait éclaboussé un passant de la tête aux pieds. La victime couverte de boue, un « monsieur » coiffé d’un melon, dont Fandorine ne voyait que le dos étroit, encore étriqué par une veste chinée, lâcha une nouvelle bordée d’injures, sauta sur le marchepied et entreprit de corriger l’homme à grands coups de canne sur les épaules.
Le cocher se retourna et dut comprendre en un clin d’śil que l’individu qui s’en prenait à lui n’avait rien d’un personnage important (comme on sait, les cochers de fiacre sont fins psychologues en ce domaine), et comme il était bien deux fois plus large que son agresseur, il lui arracha sans peine la canne des mains, la brisa en deux, puis empoigna l’homme par le revers et leva sur lui un poing de taille impressionnante.
Après un demi-siècle sans servage, les frontières entre conditions sociales commencent tout de même à s’estomper plus ou moins, songea Eraste Pétrovitch avec détachement. En 1911, un représentant d’une classe inférieure ne permet plus à un monsieur en chapeau de se faire soi-même justice impunément.
Le monsieur au chapeau s’était mis à gesticuler dans l’espoir de se libérer. Il se tourna de profil, révélant un visage familier : c’était le comédien occupant dans la troupe l’emploi de scélérat et d’intrigant, Anton Ivanovitch Méfistov. Fandorine jugea de son devoir d’intervenir.
— Eh, matricule 38-12 ! lança-t-il en traversant la rue à grands pas. Bas les pattes ! C’est toi le fautif !
Le « psychologue » n’eut besoin que d’un seul coup d’śil pour deviner qu’il était inutile de tenir tête à ce citoyen-là. Il lâcha Méfistov et, manifestant la louable intention de lutter pour ses droits d’une manière civilisée, il déclara :
— Je m’en vais le traîner devant le juge de paix ! A-t-on idée, flanquer des coups de canne ! Ce ne sont pas des façons !
— C-c’est juste, approuva Eraste Pétrovitch. Il aura à p-payer une amende pour les coups qu’il t’a donnés, et toi pour les vêtements abîmés et la canne en morceaux. Vous serez quittes.
Le cocher regarda le pantalon d’Anton Ivanovitch, eut l’air de peser un instant le pour et le contre, puis émit un bruit de gorge et fouetta son cheval.
— Bonjour, monsieur Méfistov, dit alors Fandorine au scélérat encore blême.
— Animal ! Prolétaire ! s’exclama l’autre en menaçant du poing la voiture qui s’éloignait. Sans vous, je lui aurais écrabouillé la figure… Cela dit, merci d’être intervenu. Bonjour.
Il essuya sa veste avec un mouchoir. Son visage osseux tressautait de colère.
— Rappelez-vous mes paroles, si la Russie doit périr de quelque chose, ce sera exclusivement de muflerie ! Le mufle chevauche le rustre qu’il cravache comme une brute. Du haut jusques en bas, on ne voit que goujats !
Par ailleurs, il se calma assez vite : c’était un acteur malgré tout, autant dire une créature vive à réagir, mais aux sentiments superficiels.
— Il y a longtemps qu’on ne vous avait vu, Fandorine.
Il observa Eraste Pétrovitch avec plus d’attention. Ses petits yeux, enfoncés dans leurs orbites, s’allumèrent de curiosité.
— Eh mais, vous n’avez pas bonne mine. Vous ressemblez à un être humain à présent, alors qu’avant on aurait dit une gravure de mode échappée d’une revue pour dames. Vous êtes malade ou quoi ? Votre Japonais n’en a rien dit.
— J’ai été un peu souffrant. Mais maintenant je suis p-presque remis.
La rencontre était déplaisante pour Fandorine. Il porta les doigts à son haut-de-forme, dans l’intention de prendre congé, mais le comédien le retint par la manche.
— Vous êtes au courant de la nouvelle ? Un scandale ! De la pure pornographie !
Sa face de reptile rayonnait de bonheur.
— Notre belle d’entre les belles, vous savez, notre sainte-nitouche, notre princesse d’Egypte, s’est couverte de honte ! Je parle d’Elisa Altaïrskaïa, si vous n’aviez pas compris.
Mais Fandorine avait parfaitement compris. Et compris également que cette rencontre fortuite possédait un sens. Il allait apprendre un détail important, et peut-être sa guérison s’en trouverait-elle accélérée. Cependant pareille grossièreté à son adresse ne pouvait être admise.
— Pourquoi vous exprimez-vous de manière aussi hostile à l’endroit de Mme Altaïrskaïa-Lointaine ? demanda-t-il d’un ton cassant.
— Parce que je ne puis souffrir les jolies femmes, non plus que les joliesses de n’importe quelle espèce, expliqua Méfistov de fort bon gré. Un écrivain fort laid a formulé une phrase idiote que tous les crétins de la terre répètent sans se lasser : « La beauté sauvera le monde. » Foutaises, mon cher ! Elle ne le sauvera pas, mais le perdra au contraire ! Dans votre petite pièce, la chose est fort bien montrée. La vraie beauté ne crève pas les yeux, elle reste cachée et n’est accessible qu’à un petit nombre d’élus. Au profane et au rustre, elle demeure invisible ! La première impression que produit sur la foule une śuvre d’art puissante et novatrice, c’est de la peur mêlée de répulsion. S’il ne tenait qu’à moi, je marquerais au fer rouge tous les jolis minois, pour qu’ils cessent d’attirer l’śil comme d’appétissants bonbons ! Je transformerais les somptueux palais en constructions de fer et de béton ! Je viderais les musées de tout leur fatras puant la moisissure et…
— Je ne doute pas que vous agiriez de la sorte si vous en étiez libre, coupa Fandorine. Cependant, qu’est-il donc arrivé à Mme Altaïrskaïa-Lointaine ?