Anton Ivanovitch fut secoué d’un grand rire silencieux.
— Epinglée en compagnie d’un admirateur dans une posture des plus piquantes ! Dans sa propre chambre d’hôtel ! Avec le petit lieutenant de hussards, Limbach, le jeune adonis. Elle à demi nue, et son amant à genoux, disparaissant presque sous sa chemise de nuit, et qui l’embrassait à tout va. Je vous le dis : une carte postale pornographique !
— Je ne vous crois pas, dit Eraste Pétrovitch d’un ton sec.
— Je ne l’aurais pas cru moi-même. Mais le hussard ne s’est pas introduit chez elle en catimini : dans sa rage amoureuse, il a d’abord chamboulé la moitié de l’hôtel. Et cette scène lubrique a eu pour témoins des gens qui ne sauraient inventer des histoires, à savoir Stern, Innokentov et Novimski.
Le visage de Fandorine dut se décomposer. En tout cas, Méfistov ajouta :
— Je ne comprends même pas pourquoi, auparavant, vous me faisiez l’effet d’un bellâtre mielleux. Vous avez un physique assez intéressant, une figure de patricien romain du temps de la décadence de l’empire. Seulement, voyez-vous, les moustaches sont de trop. A votre place, je les raserais.
Anton Ivanovitch montra à titre d’exemple sa propre lèvre supérieure.
— Quant à moi, après la répétition, j’ai décidé de rentrer doucettement à l’hôtel à pied, de m’aérer l’esprit. Vous ne voudriez pas m’accompagner ? Nous pourrions aller jeter un coup d’śil au buffet, boire un verre…
— Je vous remercie. Je suis occupé, répondit Eraste Pétrovitch, dents serrées.
— Et quand passerez-vous nous voir au théâtre ? Nous avons beaucoup progressé, ça vous intéressera. Vraiment, venez à la répétition.
— Je n’y manquerai pas.
Enfin le maudit intrigant se résolut à le laisser en paix. Fandorine regarda les débris de canne « méfistofélique » abandonnés sur le trottoir, et rompit lui aussi sa badine qui pourtant n’y était pour rien, d’abord par le milieu, puis encore en deux, bien qu’elle fût d’un bois de fer des plus résistants.
Il se rappela encore le stupide compliment sur son physique. C’était Fiodor Karamazov qui avait un « visage de patricien romain du temps de la décadence » ! Cela dit, dans le livre, ce vieil érotomane répugnant avait à peu près le même âge que moi, songea-t-il. Et dans le même instant, sa volonté jusqu’alors terrassée tressaillit, se ranima et emplit tout son être d’une énergie qu’il croyait perdue à jamais.
— Au fer rouge, déclara Fandorine à haute voix avant de fourrer les débris de canne dans sa poche pour ne pas salir le trottoir.
Sur quoi il ajouta :
— C’en est terminé des g-gamineries.
Le destin, sous les traits réunis d’une actrice débauchée, d’un jeune sous-lieutenant dégourdi et d’un scélérat à langue de vipère croisé au bon moment, venait dans sa grande miséricorde de rendre au malade sa quiétude et sa raison.
Terminé.
Il se sentit le cśur libre, délicieusement vide et froid.
Le lendemain, après son petit déjeuner, Fandorine lut les journaux accumulés et pour la première fois écouta le bavardage de Massa sans en être irrité. Le Japonais, visiblement, voulait lui narrer l’abject incident provoqué par le sous-lieutenant Limbach : il commença avec tact, par une digression sur la singularité du sens moral chez les courtisanes, les geishas et les actrices, mais Eraste Pétrovitch l’interrompit pour évoquer les troublants événements survenus en Chine, où une révolution avait éclaté, qui faisait chanceler le trône de la dynastie mandchoue des Qing.
Massa tenta de ramener la conversation sur le théâtre.
— J’y passerai tout à l’heure. Plus tard, dit Fandorine.
Le Japonais se tut, s’efforçant à l’évidence d’interpréter le changement qui s’était produit chez son maître.
— Vous ne l’aimez plus, monsieur, conclut-il avec sa perspicacité habituelle, après un instant de réflexion.
Eraste Pétrovitch ne sut se retenir d’un sarcasme :
— Non. Tu peux te sentir totalement libre.
Massa ne répondit rien à cela, il poussa un soupir et s’absorba dans ses pensées.
Fandorine arriva place des Théâtres à deux heures, comptant tomber pile au moment de la pause du déjeuner, en ce jour de répétition. Il se sentait calme et recueilli.
Mme Lointaine était libre d’organiser sa vie privée comme elle le jugeait bon, c’était son affaire. Cependant il convenait de poursuivre l’enquête laissée en suspens pour cause de vague à l’âme. Il fallait découvrir le meurtrier.
Fandorine n’avait pas eu le temps de descendre de son Isotta qu’un petit homme alerte bondissait vers lui.
— Monsieur, murmura-t-il, j’ai un billet pour la première du nouveau spectacle de l’Arche de Noé. Une pièce épatante, tous les mystères de l’Asie. Un titre original : Deux Comètes dans un ciel sans étoiles. Avec des tours de magie incroyables et des scènes d’un réalisme inouï. Les billets ne sont pas encore en vente aux caisses, mais moi j’en ai déjà. Quinze malheureux roubles pour l’amphithéâtre, trente-cinq pour un fauteuil de parterre. Ensuite ce sera plus cher.
Par conséquent, le titre et le sujet de la pièce n’étaient déjà plus un secret. Mieux encore, le jour de la première était déjà fixé. Eh bien, ces affaires-là à présent n’intéressaient plus Eraste Pétrovitch. Au diable, cette fichue pièce !
Le temps qu’il atteignît la porte d’entrée, il fut encore abordé deux fois par des revendeurs. Leur commerce allait bon train. Et plus loin à l’écart, au même endroit que la dernière fois, le chef de tous ces spéculateurs se tenait toujours là campé, sa fidèle serviette verte serrée sous le bras. De temps à autre, il levait la tête vers le ciel d’automne, tapotait le sol de son soulier à épaisse semelle de caoutchouc, sifflotait d’un air distrait, mais sans jamais rien perdre, semblait-il, de ce qui se passait autour de lui. Eraste Pétrovitch surprit son regard qui le fixait avec curiosité, ou peut-être suspicion. Dieu sait pourquoi il suscitait chez ce type louche à la figure de glaise une réaction aussi vive. Se rappelait-il le laissez-passer pour la loge ? Bon, et quand bien même ? Au reste, tout ça n’avait pas d’importance.
Durant l’absence de Fandorine, plusieurs changements avaient eu lieu. A gauche de l’entrée était placardé un grand portrait photographique du défunt Emraldov – avec une veilleuse allumée et une montagne de fleurs déversées sur le trottoir. A côté figuraient deux photographies plus petites, celles de deux hystériques qui s’étaient suicidées, incapables de se consoler de la mort de leur idole. Une annonce coquettement encadrée de noir informait le public que la petite salle serait ouverte à une « Soirée des larmes » réservée à « un cercle restreint d’invités ». Les prix, bien entendu, étaient majorés.
De l’autre côté de la porte, Eraste Pétrovitch découvrit (avec un pincement au cśur) une image de la jeune première en kimono et coiffure taka-shimada. « Mme Altaïrskaïa-Lointaine dans son nouveau rôle de geisha », proclamait la légende en lettres accrocheuses. Devant le portrait de la célèbre artiste s’amoncelaient également des fleurs, bien qu’en moindre quantité.
J’ai tout de même eu un pincement au cśur, constata Fandorine, qui se prit à hésiter : ne valait-il pas mieux remettre cette visite au lendemain ? La blessure ne semblait pas entièrement cicatrisée.
Une calèche s’arrêta derrière lui.
Une voix sonore cria : « Attends-moi ! »
Tintement d’éperons, frappement de talons. Une main gantée de jaune plaça devant l’affiche une corbeille remplie de violettes.
Eraste Pétrovitch ressentit un coup encore plus violent à la poitrine. C’était, il en était sûr, le petit officier auquel, le premier soir, il avait permis d’entrer dans sa loge. Limbach l’avait reconnu, lui aussi.