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Elle regarda Fandorine.

— Vous n’allez pas empêcher que le spectacle s’achève sur un jeu de lumières, n’est-ce pas ? M. Novimski s’est donné tant de peine…

— Faites c-comme vous voudrez. Ça m’est égal.

Eraste Pétrovitch détourna les yeux. Pourquoi le regardait-elle de cet air implorant ? A cause de cette histoire de rien du tout ? Sans doute était-ce là encore une pose naturelle de comédienne : s’il fallait formuler une prière, qu’au moins ce soit la larme à l’śil ! Alors qu’elle-même désirait seulement encourager le zèle d’un autre de ses admirateurs. Elle l’avait bien dit : elle avait besoin que tout le monde l’aime autour d’elle, y compris « les chevaux, les chats et les chiens ».

En ce qui concernait la fin de la pièce, il était vrai qu’il s’en moquait. Il se fût volontiers abstenu d’assister à la première, et pas du tout parce qu’il avait le trac de l’auteur. Il continuait d’espérer que le spectacle fît un four. Si les spectateurs éprouvaient ne fût-ce qu’une centième partie du dégoût que lui inspirait à présent ce mélodrame sentimental et larmoyant, on ne pouvait douter du résultat.

Hélas, hélas.

La première des Deux Comètes, qui eut lieu un mois exactement après que la troupe eut pris connaissance de la pièce, remporta un triomphe.

Le public s’imprégna avec enthousiasme de l’exotisme du karyukai, autrement dit du « monde des fleurs et des saules », ainsi qu’on appelle au Japon le royaume chimérique des maisons de thé où des geishas d’une inconcevable élégance entourent les clients exigeants de plaisirs raffinés, éphémères et non charnels. Les décors étaient fantastiques, les comédiens jouaient à la perfection, tantôt marionnettes, tantôt êtres vivants. Le son mystérieux du gong frappé en cadence et la vibrante déclamation du récitant tour à tour berçaient et galvanisaient l’auditoire. Elisa fut éblouissante, on ne saurait trouver d’autre mot. Profitant de l’obscurité de la salle et de sa position, perdu au milieu de mille spectateurs, Fandorine eut toute liberté de la contempler et de jouir pleinement du fruit défendu. Etrange sentiment ! Elle lui était totalement étrangère, mais en même temps prononçait les mots qu’il avait choisis, et se soumettait à sa volonté, car cette pièce, c’était lui qui l’avait écrite !

Mme Altaïrskaïa-Lointaine fut magnifiquement acclamée ; après chaque tableau où elle apparaissait, elle était saluée avec ferveur par des « Bravo, Elisa ! », cependant le plus grand succès revint à l’acteur totalement inconnu qui jouait le rôle du meurtrier fatal. Sur le programme était simplement indiqué : « Le Silencieux : M. Gazonov » – c’était ainsi que Massa avait traduit son nom japonais de Shibata, formé des deux kanji signifiant « pelouse » et « champ ». Ses pirouettes acrobatiques (exécutées fort médiocrement, du point de vue d’Eraste Pétrovitch) plongeaient le public du théâtre, encore peu habitué à ces sortes de tours de force, dans le ravissement. Et quand, suivant l’intrigue, le ninja arracha son masque et se révéla être un véritable Japonais, la salle éclata de mille cris. Personne ne s’y attendait. Dans le faisceau du projecteur, Massa rayonnait et luisait tel un bouddha en or.

Les spectateurs ne furent pas moins frappés d’étonnement par le dispositif électrotechnique imaginé par Novimski. Quand la lumière s’éteignit et que les deux comètes se mirent à briller tout en haut, au-dessus des têtes, un soupir parcourut le théâtre. Tout le parterre blêmit dans l’ombre quand les visages se tournèrent vers le plafond, ce qui en soi était déjà d’un assez bel effet.

— Génial ! Stern s’est surpassé ! s’exclamaient plusieurs critiques importants dans la loge directoriale où se trouvait Fandorine. Où a-t-il dégoté ce fabuleux Asiatique ? Et qui est ce « E. F. » qui a écrit la pièce ? Ce doit être un Japonais. Ou un Américain. Personne n’est capable d’un truc pareil chez nous. Stern tient exprès le nom caché pour que les autres théâtres ne lui débauchent pas son auteur. Et que dites-vous de la scène d’amour ? A la limite du scandale, mais d’une telle force !

Eraste Pétrovitch n’avait pas vu la scène d’amour. Il avait fermé les yeux et attendu que les spectateurs eussent cessé de soupirer et de déglutir. Ces sons répugnants étaient parfaitement audibles, car un silence choqué régnait dans toute la salle.

Les saluts au public durèrent une éternité. On tenta dans la salle de crier « L’auteur ! L’auteur ! », mais sans trop de conviction. Personne ne savait si celui-ci était présent dans le théâtre. Il avait été convenu avec Stern qu’on s’abstiendrait d’inviter Eraste Pétrovitch à monter sur la scène. Les spectateurs firent un peu de chahut puis renoncèrent. Ils avaient déjà sans lui assez de monde à fêter et à couvrir de fleurs.

Fandorine observa à la jumelle le beau visage d’Elisa rayonnant de bonheur. Ah ! si elle l’avait regardé ne fût-ce qu’une fois dans sa vie avec une telle expression, tout le reste eût été sans importance… Massa salua cérémonieusement, en s’inclinant très bas, puis aussitôt, avec la mine d’un vrai jeune premier, expédia des baisers aériens à la salle.

Ce n’était cependant pas encore la fin des épreuves de Fandorine. Il lui restait à endurer le banquet donné dans les coulisses – il était absolument impossible qu’il ne s’y rendît pas.

Le banquet gâché

Il demeura un long moment à fumer au foyer après que le public eut déserté les lieux et que le bruit des vestiaires se fut apaisé. Puis enfin, poussant un profond soupir, il monta à l’étage des comédiens.

Tout d’abord, Eraste Pétrovitch passa par le sombre couloir sur lequel ouvraient les portes des loges. Il eut soudain envie de voir la pièce où Elisa se préparait à entrer en scène, où elle quittait son état de femme pour n’être plus qu’un rôle : assise devant son miroir, tel un kitsune, elle échangeait son moi contre un autre. Peut-être la vue du local qu’elle utilisait pour se livrer à ces métamorphoses l’aiderait-elle d’une manière ou d’une autre à percer son secret ?

Il regarda autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait personne aux alentours et tira sur la poignée de laiton. Mais la porte ne s’ouvrit pas : elle était fermée à clef. Bizarre. Pour autant que Fandorine le sût, il n’était pas d’usage chez les acteurs de l’Arche de Noé d’interdire l’accès à une loge. Eraste Pétrovitch jugea ce petit détail symbolique. Elisa lui refusait l’entrée de son monde secret, l’empêchait d’y jeter même un coup d’śil.

Secouant la tête, il poursuivit son chemin. La plupart des loges étaient restées ouvertes, parfois même leur porte était entrebâillée, et s’il trouva la plus éloignée étroitement close, quand il en tourna la poignée, pour vérifier, le battant aussitôt pivota sur ses gonds.

Devant les yeux stupéfaits de Fandorine se révéla alors un tableau tout à fait dans l’esprit des shunga, ces gravures licencieuses qui jouissent d’un grand succès auprès des étrangers. Couché à même le sol, entre deux tables de maquillage, Massa, en veste moulante de ninja, mais sans la partie inférieure du costume, était occupé à retrousser consciencieusement le kimono de Sérafima Abrikossova, qui jouait dans le spectacle le rôle de l’apprentie geisha.

— Oh ! s’exclama la soubrette en se relevant d’un bond pour rectifier sa tenue.

Eraste Pétrovitch n’eut cependant pas l’impression qu’elle fût beaucoup troublée.

— Bravo pour cette première ! dit-elle encore.

Sur quoi elle rassembla le bas de son vêtement et fila hors de la loge.

Le Japonais la regarda partir avec regret.

— Vous avez besoin de moi, maître ?

Fandorine demanda :

— Ainsi, tu as une aventure avec l’Abrikossova, et non avec…