Il n’acheva pas.
Se redressant, Massa déclara avec philosophie :
— Rien ne tourne autant la tête des femmes que le Grand Succès. Auparavant, cette jolie fille ne manifestait aucun intérêt pour moi, mais après que mille personnes m’ont applaudi et acclamé, Sima-san a commencé de me regarder avec de tels yeux qu’il eût été sot et impoli de ne pas donner suite. Dans la salle, nombre de femmes me regardaient de la même façon, conclut-il en se contemplant d’un air satisfait dans la glace. Certaines disaient : « Comme il est beau ! Un vrai Bouddha ! »
— Eh bien, Bouddha, renfile donc ton pantalon.
Laissant la nouvelle vedette de la scène admirer son physique irrésistible et remettre de l’ordre dans sa mise, Fandorine s’en fut plus loin. Massa lui était devenu nettement antipathique. Le pire était que ce gros prétentieux avait raison : Elisa allait le trouver désormais encore plus séduisant. Les actrices, n’est-ce pas, sont si sensibles au clinquant du succès ! Il aurait fallu lui parler des jeux auxquels se livraient Massa et Sima Abrikossova, mais hélas c’était impensable pour un honnête homme.
Rongé par le cafard, Eraste Pétrovitch, bizarrement, n’avait pas songé qu’il baignait lui aussi à présent dans le halo étincelant du Grand Succès. Il prit conscience du fait quand il voulut se faufiler dans la salle du buffet, en s’efforçant de ne pas attirer l’attention sur lui. Peine perdue !
— Mais c’est lui, notre cher auteur ! Enfin ! Eraste Pétrovitch !
Tous se précipitèrent vers lui pour le féliciter à qui mieux mieux, chacun évoquant un premier succès magnifique, un triomphe grandiose, une renommée éclatante.
Stern leva sa coupe de champagne :
— Au nom nouveau inscrit au panthéon du théâtre, messieurs !
Mme Réginina, dans son kimono mauve, les yeux étirés par un trait de fard (tous les comédiens avaient gardé costume et maquillage de scène), déclara d’un ton pénétré :
— J’ai toujours été partisane d’un théâtre non pas d’acteur ni de metteur en scène, mais d’auteur ! Vous êtes mon héros, Eraste Pétrovitch ! Ah ! si vous écriviez une pièce autour d’une femme plus très jeune, mais au cśur toujours ardent, habité d’intenses passions !
Son ex-époux la força à s’écarter, affublé d’un faux crâne chauve étincelant avec tresse cirée de samouraï.
— Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai réellement compris l’idée de votre śuvre. C’est prodigieux ! Nous avons beaucoup en commun, vous et moi. Un jour je vous raconterai l’histoire de ma vie…
Mais déjà l’intrigante s’était glissée au-devant, le visage fendu d’un large sourire qui laissait paraître ses dents minuscules :
— Les pièces les plus intéressantes du monde sont celles dont le personnage principal est du côté du Mal. Vous l’avez génialement démontré.
Vassia Innokentov, qui n’avait toujours pas tiré ses sabres de sa ceinture, le remercia au contraire d’avoir puni le crime, ce qui, de son point de vue, constituait le sens principal de l’śuvre fandorinienne et, de manière générale, de l’existence.
Et puis Eraste Pétrovitch cessa de les voir et de les entendre, car Elisa s’approcha de lui, passa un bras brûlant autour de son cou, l’étourdissant de son parfum de violette, l’embrassa et lui chuchota dans le creux de l’oreille :
— Le meilleur de tous ! Pardonne-moi, mon chéri, c’était impossible autrement…
Elle s’esquiva, pour laisser la place aux autres, tandis que Fandorine restait dévoré par le doute : avait-elle dit « pardonne-moi » ou « pardonnez-moi » ? Il n’était pas certain d’avoir bien entendu. Tant de choses en dépendaient ! Mais il n’allait pas demander de répéter, tout de même.
Calme-toi, cela ne signifie rigoureusement rien. Mme Lointaine est une actrice, elle aussi subit l’influence du Grand Succès. Pour elle je ne suis plus seulement un homme, mais un Dramaturge-Très-Prometteur. On connaît le prix de ce genre de baiser, je ne me laisserai pas prendre au piège une seconde fois. Serviteur, ma chère.
Et il ajouta exprès à son amertume en s’interrogeant in petto : Mais comment se fait-il, madame, qu’on ne voie pas ici l’élu de votre cśur ?
En effet, il n’avait pas vu Limbach ce jour-là durant la première, et il en avait tiré l’unique conclusion qui logiquement s’imposait. Si le sous-lieutenant n’avait plus besoin d’assiéger la forteresse, c’était que celle-ci était déjà prise. Il devait attendre dans la chambre d’hôtel avec des fleurs et du champagne. Eh ! grand bien lui fasse. Comme on dit, que l’édredon vous soit douillet !
Après les comédiens, ce fut aux invités de le féliciter, invités fort peu nombreux au demeurant, car il s’agissait d’un banquet « entre soi ». Plusieurs critiques influents qu’Eraste Pétrovitch avait entrevus dans la loge s’approchèrent pour lui décerner, du bout des lèvres, quelques compliments teintés de condescendance. Puis il se trouva empoigné sous chaque bras par deux messieurs d’une amabilité extrême, l’un arborant un lorgnon, l’autre une barbe parfumée. Ces derniers désiraient savoir s’il n’avait pas d’autres śuvres en réserve ou « en projet ». Aussitôt Stern rappliqua à tire-d’aile, en les menaçant du doigt d’un air faussement courroucé :
— Vladimir Ivanovitch, Konstantin Serguéiévitch, on est prié de ne pas débaucher les auteurs ! Autrement je vous empoisonne tous les deux, comme Salieri l’a fait pour Mozart !
Quand enfin tout le monde eut gagné la table, le dernier à l’aborder fut le protecteur des muses, Aguilev. Celui-ci ne perdit pas de temps en louanges, et prit tout de suite le taureau par les cornes :
— Sauriez-vous écrire un scénario sur un thème japonais ?
— Pardon, c-comment dites-vous ? Je ne connais pas ce mot.
— Un « scénario », autrement dit une pièce cinématographique. C’est une idée nouvelle dans le monde de la prise de vues. Un exposé détaillé de l’action, avec une dramaturgie, des tableaux décrits par le menu.
— Mais à quoi bon ? s’étonna Fandorine. Pour autant que je sache, le réalisateur se contente de dire aux interprètes comment se lever et où diriger leurs pas. De toute manière il n’y a pas de dialogues, et le sujet peut varier en fonction du budget, de la situation météorologique et de l’emploi du temps des acteurs.
— C’était ainsi jusqu’à maintenant. Mais bientôt tout va changer. Nous en parlerons plus tard.
Noé Noévitch frappa de sa fourchette contre son verre et interpella le millionnaire :
— Andreï Gordéiévitch, vous souhaitiez prononcer un discours ! C’est le moment, nous sommes tous rassemblés !
Le bourreau des cśurs, Gazonov, venait juste de paraître à son tour, le crâne hérissé d’une courte brosse luisante. Il vint s’asseoir, l’effronté, à côté d’Elisa, qui lui adressa quelques mots d’un air caressant. Mais à dire vrai, quelle autre place eût pu échoir à l’interprète du rôle masculin principal ?
Eraste Pétrovitch se vit offrir lui aussi une place d’honneur, à l’autre bout de la table, à côté du metteur en scène.
M. Aguilev entama son speech à sa manière habituelle, autrement dit sans préambule ni fioritures :
— Mesdames et messieurs, le spectacle est bon, on ne manquera pas d’en parler dans le public et dans la presse. Je suis de nouveau convaincu de ne pas m’être trompé en misant sur Noé Noévitch et sur toute votre troupe. J’ai été particulièrement séduit par Mme Altaïrskaïa-Lointaine, laquelle est promise à un grand avenir… Si nous parvenons à trouver un langage commun, ajouta-t-il après une brève hésitation en regardant Elisa avec insistance. Permettez-moi, madame, de vous remettre ce modeste cadeau symbolique, dont je vous expliquerai le sens tout de suite après.