Il tira de sa poche un étui de velours, et de celui-ci une rose d’or rouge très finement ouvragée.
— Quelle merveille ! s’exclama Elisa. Quel artisan a exécuté d’aussi délicats filigranes ?
— Le nom de cet artisan est la nature, lui répondit l’entrepreneur. Vous tenez entre vos mains une fleur vivante recouverte d’une fine couche de poussière d’or – le dernier cri de la technique. Grâce à cette pellicule de métal, la beauté de la fleur est devenue éternelle. Elle ne fanera jamais.
Tout le monde commença d’applaudir, mais le capitaliste leva la main.
— Le temps est venu de vous expliquer la raison d’être essentielle de notre Société théâtrale et cinématographique. J’ai résolu d’investir des fonds dans votre troupe parce que Noé Noévitch est le premier homme de théâtre à avoir pris conscience qu’on ne saurait connaître de succès vraiment grandiose sans recourir au sensationnalisme. Mais ce n’est là qu’une première étape. Maintenant que l’Arche de Noé fait la une des journaux des deux capitales, je propose de hausser votre renommée à un niveau encore plus élevé, d’abord national, puis international. Pareil but est impossible à atteindre en se contentant de simples tournées, mais il existe un autre moyen : le cinématographe.
— Vous voudriez fixer nos spectacles sur la pellicule ? demanda Stern. Mais qu’en sera-t-il du son, du texte ?
— Non, mon associé et moi avons projet de créer un cinématographe d’un genre nouveau, qui deviendra un art à part entière. Les scénarios seront élaborés par des écrivains de renom. Nous inviterons à jouer dans nos films non pas de simples quidams croisés par hasard, mais des acteurs de première force. Nous ne nous contenterons pas comme les autres de décors de toile peinte et de carton-pâte. Mais surtout, nous forcerons des millions de gens à aimer les visages de nos « stars » – un mot américain qui signifie « étoile ». Oh ! ce concept a un immense avenir ! Le jeu d’un acteur de théâtre talentueux est comme une fleur vivante : il enchante, mais ses charmes se rompent sitôt le rideau retombé. Je veux, quant à moi, rendre votre art impérissable au moyen d’une pellicule d’or. Qu’en pensez-vous ?
Tous demeurèrent muets. Beaucoup se tournèrent vers Stern. Celui-ci se leva. On voyait qu’il craignait de peiner son bienfaiteur.
— Hmm… Très estimé Andreï Gordéiévitch, je comprends votre désir d’augmenter vos dividendes, c’est tout à fait naturel pour un homme d’affaires. Moi même, Dieu m’en est témoin, je ne laisse passer aucune occasion de traire la vache d’or.
Un léger rire parcourut l’assistance, et Noé Noévitch inclina la tête de manière comique, l’air de dire : « Eh oui, je l’avoue, je suis pécheur. »
— Mais êtes-vous donc fâché du bilan de notre tournée moscovite ? Sans vouloir offenser nos amis du Théâtre d’art, je crois qu’aucune compagnie n’a encore connu pareilles recettes. Celle d’aujourd’hui s’élève à plus de dix mille roubles ! Bien entendu, il ne sera que justice de partager notre bénéfice avec la société qui nous héberge, dans un rapport avantageux pour les deux parties.
— Dix mille roubles ? reprit Aguilev. C’est risible. Un film à succès sera vu par au moins un million de personnes, dont chacune paiera en moyenne cinquante kopecks à la caisse. Moins les frais de production et la commission des propriétaires de salles, plus la vente à l’étranger et le commerce de cartes postales… le bénéfice net se montera à plus de deux cent mille roubles.
— A combien ? s’exclama Méfistov.
— Et nous avons l’intention de produire au moins une douzaine d’śuvres de cette sorte par année. Alors faites vos comptes, poursuivit tranquillement Andreï Gordéiévitch. Par ailleurs, prenez aussi en considération qu’une star touchera chez nous jusqu’à trois cents roubles par jour de tournage, un acteur de second plan comme M. Rézonovski ou Mme Réginina, une centaine, de troisième plan une cinquantaine. A quoi il faut ajouter la ferveur populaire que nous garantiront nos propres organes de presse ainsi que le don génial de Noé Noévitch pour créer la sensation.
Tout à coup Elisa se leva. L’inspiration enflammait son visage, des gouttes de nacre scintillaient dans son haut chignon.
— Là où l’argent sert de pierre angulaire, c’en est fini de l’art véritable ! Vous m’avez offert cette rose, et sans doute elle est très belle, mais vous vous trompez en la qualifiant de vivante ! Elle est morte dès que vous l’avez enfermée dans son armure dorée ! Elle s’y est changée en momie. Il en est de même de votre cinématographe. Le théâtre, c’est la vie ! Et comme toute vie, il est éphémère et toujours différent. Il n’y aura jamais d’autre instant exactement semblable, on ne peut l’arrêter, et c’est justement pourquoi il est si merveilleux. Vous êtes comme autant de Faust, qui rêvez de stopper ce merveilleux instant, sans comprendre qu’il est impossible de figer la beauté, car elle en mourrait aussitôt. C’est ce que dit la pièce que nous venons de jouer ! Comprenez-le, Andreï Gordéiévitch, l’éternité et l’immortalité sont les ennemies de l’art, elles me font peur ! Un spectacle peut être bon ou mauvais, mais il est vivant. Alors que, un film, c’est une mouche prisonnière d’un bloc d’ambre. Elle semble parfaitement vivante, mais elle est bel et bien morte. Jamais, vous m’entendez, ja-mais je ne me résoudrai à jouer devant votre espèce de boîte à gros śil de verre !
Mon Dieu qu’elle était belle à ce moment ! Eraste Pétrovitch pressa la main à gauche sur sa poitrine, se sentant le cśur défaillir. Il détourna les yeux et se dit : Oui, elle est sublime, elle est magie et prodige, mais elle n’est pas à toi, elle t’est étrangère. Ne cède pas à la faiblesse, ne perds pas ta dignité.
Il faut dire que l’intervention d’Aguilev, d’une sécheresse toute mathématique, n’avait guère soulevé d’enthousiasme parmi l’assistance. Si on avait vaguement applaudi l’entrepreneur, c’était surtout par courtoisie, alors que le discours d’Elisa fut accueilli par des cris approbateurs et de vigoureux battements de mains.
La Réginina, forte de son emploi de mère noble, demanda d’une voix tonnante :
— Ainsi, monsieur, vous estimez que je vaux trois fois moins que Mme Altaïrskaïa ?
— Pas vous, lui expliqua Aguilev, mais ce que pèse votre rôle dans la pièce. Voyez-vous, j’ai l’intention, lors des prises de vues, d’user abondamment d’un procédé nouveau appelé blow-up, qui consiste à montrer la face de l’acteur en grand, sur tout l’écran. Cette technique réclame de préférence des visages jeunes et incontestablement séduisants…
— … tandis que les vieux birbes comme vous et moi, ma chère Vassilissa, ne sont d’aucun intérêt pour l’industrie du cinématographe, intervint le raisonneur. On nous jettera comme de vieilles chaussettes. Cela dit, tout est dans la main de Dieu. J’en ai vu bien d’autres, j’ai roulé ma bosse, comme la galette du conte, j’ai échappé à la grand-mère, puis au grand-père, alors ce n’est pas le cinématographe qui va m’arrêter. Pas vrai, commère renarde ? ajouta-t-il en s’adressant à sa voisine, la Goupilova.
Mais celle-ci ne le regardait pas, elle n’avait d’yeux que pour le millionnaire, auquel elle souriait de la manière la plus aimable.
— Dites-moi, cher Andreï Gordéiévitch, avez-vous aussi le projet de tourner des films de genre gothique ? J’ai lu dans un journal que le public américain était friand des histoires de vampires, de mages et de sorcières.
M. Aguilev avait tout de même une qualité étonnante : celle de pouvoir dire aux gens, sur le ton le plus courtois, des choses épouvantables :
— Nous y réfléchissons, madame. Mais les enquêtes prouvent que même les héroïnes négatives, fussent-elles sorcières ou vampires, doivent avoir un physique attirant. Autrement le public n’achète pas de billets. Je pense qu’avec votre visage assez spécifique mieux vaudrait éviter les gros plans.