Выбрать главу

Le sourire déserta aussitôt « le visage assez spécifique » de Xantippa Pétrovna pour céder la place à une grimace mauvaise qui lui allait beaucoup mieux.

La conversation sur le cinéma s’éteignit bientôt en dépit des efforts d’Aguilev pour la ranimer. Quand tout le monde eut quitté la table et se fut éloigné chacun de son côté, il s’approcha d’Eraste Pétrovitch et entreprit de lui expliquer que l’activité de scénariste de cinéma était un métier d’avenir, porteur de célébrité et d’énormes revenus. Il lui proposa d’organiser une rencontre avec son associé, M. Simon, qui saurait lui en parler mieux que lui et qui, de manière générale, était un homme très intéressant. Mais Fandorine ne parut captivé ni par les perspectives de la nouvelle profession ni par les qualités exceptionnelles dudit associé, et se hâta de prendre congé de l’assommant personnage.

Alors Aguilev aborda résolument Elisa. Il l’entraîna à l’écart et commença de lui parler d’un air grave. Elle l’écouta, tout en manipulant la rose d’or entre ses doigts, avec un sourire bienveillant. Le jeune impudent se permit alors de lui saisir le bras, et elle le laissa faire. Mais ce que Fandorine jugea du plus mauvais goût fut qu’il sortît avec elle de la pièce. Comme il passait auprès d’eux, un cigare aux lèvres, il entendit Aguilev dire à la comédienne :

— Elisa, je dois vous parler seul à seul d’une affaire importante.

— Eh bien, accompagnez-moi à ma loge, répondit-elle tandis que son regard glissait brièvement sur le visage de Fandorine. J’aimerais me démaquiller.

Et ils s’éloignèrent.

J’en ai assez vu, se dit Eraste Pétrovitch. Je n’ai rien à faire de cette femme, mais je n’ai aucune raison non plus de la regarder flirter avec d’autres hommes. Cela tourne au sadomasochisme.

Il se demanda combien de temps il devait attendre pour quitter les lieux sans paraître incorrect, et décida de patienter encore une dizaine de minutes.

Au bout de dix minutes exactement, il s’approcha de Stern et lui annonça à voix basse qu’il s’en allait, tout en lui recommandant de n’attirer l’attention de personne sur son départ.

Noé Noévitch paraissait désemparé ou bien soucieux. Sans doute le discours du mécène l’avait-il quelque peu ébranlé.

— Un début magnifique, magnifique, félicitations, bredouilla-t-il en serrant la main d’Eraste Pétrovitch. Il faut penser maintenant à la prochaine pièce.

— Je n’y m-manquerai pas.

Fandorine se dirigea avec soulagement vers la sortie, louvoyant entre les comédiens et les invités dont la majorité tenaient à la main qui une tasse de thé, qui un verre de cognac.

Les portes s’ouvrirent toutes grandes au moment où Eraste Pétrovitch allait les atteindre. Il eut à peine le temps de retenir Elisa qui littéralement le heurta de plein fouet. Le visage de la jeune femme était figé en un masque d’horreur, et ses pupilles si dilatées que ses yeux semblaient noirs.

— Aaaah… gémit-elle, sans paraître reconnaître Fandorine. Aaaah…

— Qu’y a-t-il ? Que s’est-il passé ?

Aguilev arrivait en courant, en s’épongeant le front de son mouchoir.

— Que lui avez-vous fait, nom d’un chien ? lui cria Eraste Pétrovitch.

— Là-bas…

L’entrepreneur, toujours si calme à l’ordinaire, pointait un doigt tremblant dans une vague direction.

— Là-bas, dans la loge… Elisa a pris sa clef au tableau, a ouvert la porte… Et là… Il faut appeler la police ! Le téléphone… Où est le téléphone ?

Le cadavre gisait dans la loge, juste derrière la porte, en position fśtale : recroquevillé, les bras pressés contre le ventre. S’efforçant de ne pas marcher dans l’énorme flaque de sang, Fandorine saisit entre les doigts relâchés du mort un couteau pliant à lame légèrement courbe et très acérée.

— Sacagne, dit Massa derrière lui.

— Je n’ai pas besoin de toi pour le voir. Il y a là énormément de t-traces. Ecarte-toi, et ne laisse entrer personne, ordonna Eraste Pétrovitch d’un ton sec, sans même se retourner.

Il y avait des taches de sang partout dans la pièce, la porte était couverte à l’intérieur d’empreintes de mains ensanglantées, tandis que le plancher portait la trace rouge de semelles à bout pointu, en tout point identiques à celles des bottes de cavalier du défunt.

— Laissez-moi passer ! fit la voix courroucée de Stern. C’est mon théâtre ! Je dois savoir ce qui s’est passé !

— Je ne vous c-conseille pas de mettre les pieds ici. La police n’appréciera pas.

Noé Noévitch jeta un coup d’śil dans la loge, blêmit et n’insista pas davantage.

— Pauvre garçon. Il a été poignardé ?

— Pour l’instant je l’ignore. Je suppose que le jeune officier est mort d’hémorragie. La large entaille pratiquée dans son ventre n’a pas provoqué une mort immédiate. Il a titubé à travers la pièce, réussi à agripper la poignée de la porte, puis ses forces l’ont trahi.

— Mais… Pourquoi n’est-il pas sorti dans le couloir ?

Fandorine ne répondit pas. Il se souvint de s’être étonné que la loge fût fermée à clef, au moment il passait devant pour se rendre au banquet. Limbach gisait alors à tout juste deux pas, déjà mort, selon toute apparence, ou bien sans connaissance.

— Une mer de sang, annonça Stern en se tournant vers les autres. Le hussard a été poignardé, à moins qu’il ne se soit tué lui-même. En tout cas, demain nous serons de nouveau dans tous les journaux. Les reporters vont découvrir que le jeune homme était un admirateur d’Elisa. Au fait, comment va-t-elle ?

— Sima, Zoïa Linotova et Innokentov sont avec elle, répondit Vassilissa Prokofievna. La pauvre est dans un état proche de la syncope. J’imagine ce que ce doit être : ouvrir la porte de sa propre loge et découvrir pareil spectacle… Je ne sais pas comment elle va survivre à ça.

Ces paroles recelaient un sens particulier que Fandorine comprit parfaitement.

— Au moins l’on sait à présent pourquoi le petit sous-lieutenant n’était pas là pour s’agiter lors de la première, fit froidement observer Rézonovski. Je me demande bien comment il a atterri ici. Et à quel moment.

Se déplaçant sur la pointe des pieds entre les éclaboussures de sang, Fandorine tira par un coin un carton qui dépassait de la poche du dolman rouge de parade. C’était un laissez-passer pour l’étage des artistes, sans lequel aucun étranger au théâtre n’eût été admis en ces lieux.

— Puisque aucun des acteurs n’a vu Limbach, on peut déduire qu’il s’est introduit dans le c-couloir après le début du spectacle. Monsieur Stern, qui délivre ces sortes de laissez-passer ?

Noé Noévitch prit le carton et haussa les épaules.

— N’importe quel comédien. Parfois moi ou Georges. D’habitude les invités utilisent leur privilège au moment de l’entracte ou après le spectacle. Cependant nous avons joué sans interruption, et dès la pièce terminée tout le monde a gagné le buffet. Personne n’est venu ici.

— Doulouleux, dit Massa.

— De quoi parles-tu ?

— Ventle coupé en deux, doulouleux. Il n’était pas samouraï, il a clié. Tlès folt.

— Bien sûr, il a crié. Mais il y avait de la musique dans la salle, et ici pas âme qui vive. Personne n’a entendu.

— Legaladez, maîtle.

Du doigt, Massa montra la porte.

Parmi les traces de sang à moitié séché se distinguaient deux lettres grossièrement barbouillées : « Li », la seconde moins nette que la première, comme si les forces avaient manqué à leur auteur.