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— Voilà qui est intéressant, dit Eraste Pétrovitch avant d’ajouter, cette fois-ci en japonais : Garde un śil sur toutes les personnes ici présentes. C’est tout ce dont j’ai besoin. Je vais m’occuper de cette affaire tout seul, et Soubbotine me donnera un coup de main. De toute manière, on ne pourra pas se passer de la police.

— Que dites-vous ? demanda Noé Noévitch en fronçant les sourcils. Et pourquoi avez-vous empêché Georges d’appeler la police ?

— Je viens justement de dire à Massa qu’il était temps à présent. Il fallait d’abord s’assurer que personne n’entrerait dans la loge au risque de détruire des indices. Avec votre permission, c’est moi qui téléphonerai. Je connais quelqu’un à la police de Sûreté, un excellent spécialiste. Mesdames et messieurs, je vous demande de tous regagner la salle du b-buffet ! Quant à vous, monsieur Stern, placez deux ouvreurs devant la porte.

Les spécialistes au travail

— Aucun doute, c’est un suicide.

L’enquêteur de la police de Sûreté de Moscou, Sergueï Nikiforovitch Soubbotine, selon sa vieille habitude, remonta ses lunettes sur son nez, et sourit, comme pour s’excuser.

— Cette fois-ci, Eraste Pétrovitch, votre hypothèse n’est pas vérifiée.

Fandorine n’en crut pas ses oreilles.

— Vous plaisantez ? Un type s’ouvre le ventre sans l’aide de personne, puis, toujours tout seul, ferme la porte de l’extérieur et s’en va raccrocher la clef au tableau ?

Soubbotine émit un petit rire, montrant qu’il appréciait la boutade. Il passa son mouchoir sur ses rares cheveux blancs et ternes pour les sécher – l’aube approchait, les deux hommes avaient derrière eux plusieurs heures de travail intense.

— Eh bien, moi, Eraste Pétrovitch, je vais procéder point par point selon votre enseignement. Vous m’avez appris que le sous-lieutenant Limbach n’avait pas de motif de se suicider, puisqu’il venait de remporter une victoire amoureuse. D’après vos renseignements, il aurait obtenu les… euh… faveurs de la célèbre actrice, Mme Altaïrskaïa, c’est bien ça ?

— Oui, confirma Fandorine d’un ton glacé. L’homme n’avait aucune raison de mettre f-fin à ses jours, qui plus est d’une manière aussi atroce.

— Je crois que vous vous trompez, déclara Sergueï Nikiforovitch d’une voix un peu coupable, confus de devoir corriger son ancien mentor.

Il était un tout jeune fonctionnaire de la police quand, quelque vingt ans plus tôt, il avait entamé sa carrière sous la direction du conseiller d’Etat Fandorine.

— Pendant que vous accompagniez le corps à la salle de dissection pour établir l’heure exacte de la mort, j’ai effectué ici différentes recherches. L’actrice et le jeune hussard n’entretenaient pas de relation intime. Cette rumeur est sans fondement. Vous connaissez mon caractère méticuleux, j’ai établi le fait de manière certaine.

— P-pas de relation ?

La voix d’Eraste Pétrovitch avait tremblé.

— Aucune. Mieux encore, j’ai parlé au téléphone avec un camarade d’escadron de Limbach, et ce témoin affirme que le sous-lieutenant, ces derniers temps, était comme l’ombre de lui-même, tant il était tourmenté par ses déboires amoureux ; selon lui, notre homme s’est plusieurs fois exclamé qu’il finirait par se tuer. C’est, comme vous dites, le premier point.

— Et quel sera le second ?

Soubbotine sortit un bloc-notes.

— Les témoins Innokentov et Novimski ont déclaré que, la nuit où Limbach s’est introduit dans la chambre de Mme Altaïrskaïa, ils l’ont entendu à travers la porte menacer de s’ouvrir le ventre à la mode des Japonais si jamais elle le repoussait. Le voilà votre second point.

Il tourna une page.

— Limbach a réussi, d’une manière qui reste encore à établir, à se procurer un laissez-passer puis à s’introduire dans la loge de l’élue de son cśur. Je suppose qu’il a voulu punir sa tortionnaire, quand elle reviendrait après le spectacle auréolée de son triomphe et couverte de fleurs. Limbach a souhaité se donner la mort à la terrible manière des Japonais. Comme un samouraï se faisant hirikiri pour l’amour d’une geisha.

— Harakiri.

— Et qu’ai-je donc dit ? Il s’ouvre le ventre, endure d’atroces souffrances, perd son sang, veut écrire sur la porte le nom de sa bien-aimée, « Lisa », mais les forces l’abandonnent.

Emporté par son discours, l’enquêteur entreprit de montrer comment tout cela s’était passé : voilà le sous-lieutenant se tenant le ventre, tordu de douleur, il trempe un doigt dans sa blessure, trace deux lettres sur le vantail, puis s’écroule. Bon, à dire vrai, Sergueï Nikiforovitch se garda, quant à lui, de tomber, car le plancher de la loge venait juste d’être lavé et n’était pas encore sec.

— A propos, le nom inachevé : c’est un troisième point.

Soubbotine montra la porte qu’on avait laissée telle quelle, suivant ses instructions.

— Que vous a dit l’expert ? Quand la mort est-elle survenue ?

— Vers d-dix heures et demie, plus ou moins un quart d’heure. Autrement dit durant le troisième acte. L’agonie a duré entre cinq et dix minutes, maximum.

— Eh bien, vous voyez. Il a attendu que le spectacle touche à sa fin. Autrement il courait le risque qu’une autre personne que Mme Lointaine entrât dans la loge, et alors tout l’effet eût été perdu.

Fandorine poussa un soupir.

— Que vous arrive-t-il, Soubbotine ? Votre raisonnement et votre reconstitution des faits ne valent pas un clou. Auriez-vous oublié la porte close ? Il a bien fallu que quelqu’un la ferme à clef, non ?

— C’est Limbach lui-même qui l’a fermée. Il craignait sans doute de ne pas surmonter la douleur et de perdre assez le contrôle de soi pour s’échapper de la pièce. J’ai retrouvé la clef, ou plutôt son double, dans la poche de sa culotte de cheval. La voici – et c’est le quatrième point.

Une clef brillait dans la main de l’enquêteur. Fandorine sortit une loupe. C’était en effet un double, qui plus est fabriqué récemment : on voyait encore les traces de lime sur le panneton. Dieu merci, la voix de l’enquêteur n’avait rien de narquois ni de triomphant : elle trahissait juste une tranquille fierté du travail honnêtement accompli.

— J’ai vérifié, Eraste Pétrovitch. Les clefs des loges de comédiens restent accrochées au tableau, sans surveillance. De toute manière, personne ne ferme sa porte d’habitude, aussi ces clefs ne sont-elles presque jamais utilisées. Limbach a pu prendre discrètement une empreinte au cours de l’une ou l’autre de ses précédentes visites.

Et de nouveau Fandorine soupira. Soubbotine était un bon enquêteur, fort avisé. Il n’avait certes pas inventé la poudre, mais pour un fonctionnaire de police cela n’a rien d’indispensable. Il aurait pu aller loin. Malheureusement, dès lors qu’Eraste Pétrovitch avait été contraint de prendre sa retraite, le destin du jeune homme s’était trouvé contrarié. Durant les temps post-fandoriniens, le policier s’était vu réclamer des qualités toutes différentes pour faire carrière : savoir rédiger de beaux rapports et complaire à sa hiérarchie. Sergueï Nikiforovitch n’avait appris ni l’un ni l’autre auprès du conseiller d’Etat. Ce dernier lui avait plutôt enseigné à collecter les indices et à interroger les témoins. Résultat de cette mauvaise éducation : l’homme avait passé la quarantaine, mais croupissait au rang de conseiller titulaire, et ne se voyait confier que les affaires les moins avantageuses, les moins riches de perspectives, qui ne permettaient en rien de se distinguer. Sans l’intervention directe d’Eraste Pétrovitch, jamais Soubbotine n’eût eu à gérer un dossier aussi savoureux qu’un drame sanglant dans un théâtre à la mode. L’événement allait faire la une de tous les journaux, du jour au lendemain il deviendrait une célébrité. A condition, bien sûr, de ne pas commettre de gaffe.