— Vous décrivez une scène d’une telle vraisemblance ! s’exclama Novimski avec un émerveillement naïf. Comme un vrai détective !
L’enquêteur lorgna Eraste Pétrovitch, un petit sourire aux lèvres, mais il s’abstint d’ironiser davantage.
— Vous m’avez convaincu, avoua-t-il. Je suppose que vous avez déjà échafaudé plusieurs hypothèses ?
— En effet. Et voici la p-première. Limbach entretenait des relations étranges autant qu’embrouillées avec un homme qui, pour autant que j’ai compris, dirige une bande de revendeurs de billets de théâtre. Le type même du repris de justice. Très grand, assez désagréable, face couleur de brique. Il porte des costumes américains et passe son temps à siffloter…
— Il a pour surnom Mister Svist, acquiesça Sergueï Nikiforovitch. Un personnage connu. Le bras droit du sieur Tsarkov, alias le Tsar. Celui-ci gouverne tout un empire de spéculateurs, il est très influent. Lié avec tous les hauts fonctionnaires de la ville, et possédant une loge dans chaque théâtre.
— Je sais de qui vous parlez. Et ma question suivante aurait porté justement sur ce M. Tsarkov. J’ai eu le plaisir de partager sa loge, dans laquelle j’ai croisé également Mister Svist. Ainsi, voilà de quel tsar parlait n-notre hussard…
L’hypothèse devenait de plus en plus convaincante.
— Voyez-vous, il y a quelques jours, j’ai été le témoin involontaire d’une explication entre Mister Svist et le sous-lieutenant Limbach. Comme le premier lui réclamait le remboursement de je ne sais quelle dette, le jeune officier lui a répondu : « Allez au diable, vous et votre tsar ! » J’en ai été fort surpris… J’ignore la nature du conflit qui les opposait, mais je ne serais nullement étonné qu’une personnalité du monde criminel comme ce Svist eût dans sa poche une sacagne. Par ailleurs un tel individu ne s’arrêterait pas devant un meurtre, cela se lit d-dans ses yeux. Telle est mon hypothèse numéro un. Mais laissons-la de côté pour le moment, et passons à l’hypothèse numéro deux…
Cependant, il n’eut pas le loisir d’aller plus loin.
— Je connais ce Svist ! intervint Novimski, qui avait tout écouté avec une attention vorace. Et je connais aussi Tsarkov. Qui d’ailleurs ne les connaît pas ? M. Tsarkov est un homme courtois et affable, les comédiens se voient toujours offrir des bouquets et des cadeaux de sa part. Après une représentation réussie, en manière de reconnaissance. M. Tsarkov a coutume de venir remercier personnellement le metteur en scène et les premiers rôles, mais pour les autres il envoie ce Mister Svist. Seulement vous vous trompez, Eraste Pétrovitch, ce n’est nullement un repris de justice, tout au contraire. N’est-ce pas, monsieur le policier ?
— C’est vrai, dit Soubbotine, heureux de revenir à la première hypothèse, qu’il trouvait intéressante. Auparavant, il était inspecteur de quartier dans le faubourg des Bouchers. Il a démissionné, un peu sous la contrainte. Une histoire de pots-de-vin, mais sans suites judiciaires. Chez nous, vous le savez bien, on préfère laver le linge sale en famille.
— J-je sais. Mais continuez.
— Messieurs, intervint à nouveau Novimski, qui, fort agité, dansait d’un pied sur l’autre. Si vous n’avez plus besoin de moi… Imaginez que la voiture n’ait pas attendu Mme Altaïrskaïa… Elle ne peut tout de même pas se promener toute seule dans la ville en pleine nuit, dans un tel accoutrement, et qui plus est en proie au désarroi ! Je vais vérifier, et au besoin je la rattraperai. Elle n’a pu aller bien loin avec ses sandales japonaises.
Sur quoi il détala à toutes jambes, sans attendre d’en avoir reçu la permission. Eraste Pétrovitch suivit l’assistant des yeux, le regard jaloux.
— Quant au vrai nom de Mister Svist, poursuivit l’enquêteur, c’est Lipkov, Sila Egorovitch Lipkov…
Il laissa sa phrase en suspens et se tut, la bouche encore ouverte, tandis que ses cils blonds papillonnaient devant ses yeux.
— Vous voyez… glissa Fandorine d’un ton patelin, oubliant d’un coup Elisa et son fidèle chevalier servant. « Lisa » n’a rien à voir là-dedans. Lipkov, donc, dites-vous ? Hmm-oui, nous attendrons un peu avant de passer à l’hypothèse numéro deux.
Il empoigna une chaise, la posa devant lui et s’y assit à califourchon.
— Prenez un siège, vous aussi. La vraie conversation ne fait que commencer. On vient de sentir l’odeur d’une p-proie.
Soubbotine s’installa à son tour, à côté d’Eraste Pétrovitch, exactement dans la même posture. Les deux limiers ressemblaient à un couple de preux chevaliers, à la croisée des chemins.
— Par quoi voulez-vous qu’on débute ?
— Par la t-tête. Je veux dire par Tsarkov. Et pour ajouter à l’ambiance, je vais encore verser du p-pétrole sur le feu. Vous vous rappelez qu’au début de la saison quelqu’un avait caché un serpent au milieu de fleurs destinées à Mme Lointaine ?
— J’ai lu quelque chose sur le sujet dans les journaux. Quel rapport avec notre affaire ?
— Je vais vous le dire, le rapport.
Eraste Pétrovitch sourit avec une douceur affectée.
— Je me souviens, et ma mémoire, comme vous le savez, est fort bonne, d’une phrase prononcée alors par Tsarkov. Je l’ai entendu dire à son lieutenant à peu près ceci : « Trouver le coupable, et le corriger. » Et d’un. Avant cela, il avait demandé à Svist de porter en cadeau au jeune premier six bouteilles de bon bordeaux. Et de deux. Troisième point à présent : Emraldov ne s’est pas empoisonné, comme il a été écrit dans les journaux. On l’a empoisonné, et justement avec du vin. Dommage que je n’aie pas eu l’idée d’analyser lequel. Et de t-trois, en tout cas. Quatrième point enfin : on n’a pas découvert qui avait placé ce serpent, mais compte tenu du caractère du défunt et de sa rivalité avec Mme Lointaine, il est tout à fait possible que l’auteur de cette odieuse plaisanterie ne fût autre que lui.
— Un deuxième meurtre, dans le même théâtre !
Soubbotine se leva d’un bond pour se rasseoir aussitôt.
— Svist aurait empoisonné l’acteur Emraldov ? Mais n’est-ce pas un bien sévère châtiment pour une simple mauvaise farce ?
— Cela n’a rien d’une simple farce. La morsure du reptile ajoutée au choc nerveux eût tout à fait pu expédier la d-demoiselle dans l’autre monde. En outre, pour autant qu’il m’en souvienne, Tsarkov n’avait pas une très haute opinion du jeune premier. Il aurait pu entrer dans une violente colère s’il avait découvert que le c-coup du serpent avait été monté par Emraldov. Mais pour que je me rende compte du danger que représente la colère de Tsarkov, parlez-moi de lui en détail. Dites-moi tout ce que vous savez.