— P-pourquoi ? Puisque le Tsar ne craint pas la police…
— Il craint en revanche les gros bonnets de la pègre, qui ont une dent contre lui. Par ailleurs, Avgust Ivanovitch est d’une prudence maniaque. Une semaine, deux semaines… nulle part il ne s’attarde plus longtemps. Il semble être un homme important et en vue, on peut croiser ses automobiles et ses calèches devant n’importe quel théâtre, mais quand vous cherchez à savoir où il habite au moment présent, personne ne le sait.
Eraste Pétrovitch se leva et se balança légèrement sur ses talons, comme s’il réfléchissait.
— Hmm… et quelle sorte d’indices comptiez-vous découvrir dans son Comptoir ?
— Le Tsar tient une comptabilité scrupuleuse selon un système d’écritures américain. Dans ce but, il a fait venir de Chicago deux coffres-forts montés sur roulettes. Il y enferme cartothèque, livres de comptes, et tout ce qu’on peut imaginer. Avgust Ivanovitch a le respect de l’ordre, et ne redoute aucune perquisition. A quoi il convient d’ajouter une garde armée qui protège et les papiers et leur propriétaire. Le Tsar a toujours ses quartiers là où se trouve le Comptoir. Et Mister Svist est avec lui. Ils sont inséparables, comme Satan et sa queue.
L’enquêteur, remontant ses lunettes sur son nez, considéra Fandorine d’un śil incrédule.
— Vous n’avez tout de même pas l’idée de… ? Laissez tomber. L’affaire est trop risquée. Qui plus est en solitaire. Ne comptez pas sur la police. Mes hommes ne feraient que vous mettre des bâtons dans les roues, je vous l’ai expliqué. A titre privé, je pourrais bien sûr, mais…
— Non, non, je ne veux pas vous c-compromettre aux yeux de votre hiérarchie. Dès lors qu’elle vous a expressément averti de ne pas importuner le sieur Tsarkov. Mais peut-être savez-vous au moins où se situe le fameux Comptoir à l’heure présente ?
Sergueï Nikiforovitch écarta les mains, dans un geste d’impuissance :
— Hélas…
— Ça ne fait rien. Ce n’est pas un b-bien gros obstacle.
Comme au bon vieux temps
Fandorine pensait découvrir l’emplacement actuel du Comptoir du sieur Tsarkov par un moyen élémentaire : en suivant Mister Svist. Mais les choses se révélèrent plus compliquées.
L’opération était familière et non dénuée d’agrément. Eraste Pétrovitch se considérait à juste titre comme un maître ès filatures. Au cours des dernières années passées, il avait lui-même rarement eu l’occasion de jouer le rôle d’« ange gardien », aussi fut-ce bien volontiers qu’il renoua avec les habitudes du bon vieux temps.
Une automobile est un engin fort commode : elle permet d’emporter avec soi une collection de costumes et d’accessoires de maquillage, tous les outils indispensables, et même du thé dans une thermos. Au XIXe siècle, les filatures s’effectuaient dans des conditions moins confortables.
Eraste Pétrovitch ne trouva pas son homme sur la place des Théâtres, aussi se transporta-t-il passage du Chambellan, pour apercevoir le chef des revendeurs devant l’entrée du Théâtre d’art. Lipkov, comme à son habitude, se tenait immobile, l’air oisif, et sifflotait. De temps à autre, des gens l’abordaient – des « hannetons » sans doute, ou bien des « pinschers », à moins que ce ne fussent des « informateurs ». Chaque fois, la conversation était brève. Il arrivait que Svist ouvrît sa serviette verte pour en tirer un papier ou au contraire y ranger quelque document. Cela dit, il ne ménageait pas sa peine, il ne s’éloignait pas de son poste de travail.
Fandorine arrêta sa voiture à une cinquantaine de pas, à côté d’une boutique de vêtements pour dames, là où étaient déjà garés plusieurs autos et attelages. Il mena son observation au moyen d’une fantastique nouveauté de fabrication allemande : des jumelles photographiques, qui permettaient de prendre des clichés instantanés. A tout hasard, Eraste Pétrovitch photographia toutes les personnes avec lesquelles bavardait Mister Svist – moins dans un but pratique que pour vérifier le bon fonctionnement de l’appareil.
A deux heures et demie, l’homme quitta son poste – à pied, d’où l’on pouvait déduire qu’il n’allait pas loin. Fandorine voulut d’abord le suivre en voiture, profitant du fait que la circulation, passage du Chambellan, était animée et les passants nombreux, cependant il remarqua à temps que Svist était accompagné : deux jeunes gens de solide constitution le suivaient à quinze-vingt pas, chacun d’un côté de la rue. Eraste Pétrovitch les avait tous deux mis en boîte dans son appareil un moment plus tôt. A l’évidence, c’étaient là des « pinschers » qui remplissaient auprès de leur chef la fonction de garde du corps.
Force fut de se séparer de l’Isotta Fraschini. Fandorine arborait un simple veston réversible (gris d’un côté, mais marron une fois retourné). Il portait un sac à l’épaule, comme ceux que trimballent les commis voyageurs, contenant un costume de rechange, une autre veste à deux faces. Sa barbe postiche, fixée avec une colle de sa propre composition, pouvait s’ôter d’un geste ; des lunettes à monture en corne rendaient son visage presque méconnaissable.
L’homme remonta la rue Kouznetski Most, tourna à droite et prit position devant le théâtre Bolchoï, au pied de la colonne la plus éloignée. Là, tout recommença : Svist passait son temps à ouvrir et fermer sa sacoche, en échangeant quelques mots avec de louches individus à la mine affairée.
Bon, je peux bien m’absenter pour aller chercher la voiture, réfléchit Fandorine. Il est clair déjà qu’après le Bolchoï notre homme gagnera l’Arche de Noé : visiblement, c’est son itinéraire habituel.
Dix minutes plus tard, l’Isotta Fraschini stationnait entre les deux théâtres, à une place commode pour surveiller chaque côté.
A quatre heures pile, Mister Svist se mit en mouvement vers les caisses de l’Arche. Les « hannetons » y étaient différents de ceux du Théâtre d’art ou du Bolchoï, mais les « pinschers » étaient les mêmes. Ils couvraient leur chef sur sa droite et sur sa gauche, mais restaient toujours à distance.
Non loin de l’entrée de service, un autre individu semblait faire le pied de grue, le chapeau rabattu sur les yeux, vêtu d’un manteau léger en tussor. Fandorine le remarqua à cause de sa conduite étrange : chaque fois que la porte s’ouvrait, il allait se cacher derrière la colonne de publicité couverte d’affiches. Il fallut descendre de voiture pour observer de plus près l’intrigant personnage. Celui-ci était noiraud, affligé d’un long nez caucasien et de sourcils se rejoignant sur la glabelle. A en juger par son maintien, il s’agissait d’un militaire. Eraste Pétrovitch le photographia, mais pas avec ses jumelles bien sûr. Pour les prises de vue discrètes à faible distance, il possédait un appareil espion Stirn : un boîtier plat, facile à dissimuler sous un vêtement, doté d’un puissant objectif à grande luminosité, camouflé en bouton de veste. Cette merveilleuse invention n’avait qu’un inconvénient : elle ne permettait qu’un seul cliché, et bientôt Fandorine dut s’avouer qu’il avait gaspillé celui-ci. Le Caucasien ne manifestait pas le moindre intérêt pour Mister Svist et ne cherchait pas à entrer en contact avec lui. Juste après cinq heures, la répétition terminée, les comédiens commencèrent de sortir du théâtre. Quand Elisa apparut, accompagnée d’Innokentov et de Sima Abrikossova, le louche individu s’éclipsa derrière sa colonne.