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Fandorine colla avidement les jumelles à ses yeux. La femme qui l’avait privé d’harmonie était ce jour-là pâle et triste, et cependant d’une beauté indicible. Elle agita la main pour renvoyer l’automobile censée la reconduire, et s’en fut avec les deux autres en direction du Marché au gibier. Sans doute avaient-ils décidé d’une promenade à pied avant de rentrer à l’hôtel.

L’homme au manteau de tussor leur emboîta le pas, et Eraste Pétrovitch comprit alors qu’il s’agissait simplement d’un nouvel admirateur. Il guettait la jeune femme, et maintenant qu’elle s’était montrée, il allait marcher en catimini sur ses pas, transporté de ravissement.

Non, je ne vais pas piétiner moi aussi au milieu de ces figurants, se dit Fandorine avec colère, et il se força à détacher ses jumelles de la gracieuse silhouette d’Elisa pour les braquer sur la face de glaise de Lipkov, qui ne lui inspirait plus que répulsion.

— Il serait temps, mon petit ami, de rentrer à la maison. A quoi sert-il de se tuer ainsi à la tâche ? murmura-t-il.

Mister Svist, comme s’il l’avait entendu, agita la main. Une Ford noire – une conduite intérieure – vint se garer devant le théâtre. Les deux « pinschers » se précipitèrent vers l’auto. L’un ouvrit toute grande la portière, tandis que l’autre jetait un coup d’śil à la ronde. Puis tous les trois prirent place dans le véhicule.

Fandorine mit le moteur en marche, prêt à suivre la Ford. Il étouffa un bâillement. Nous allons bien voir maintenant où le Tsar a creusé sa tanière…

Il n’en fut rien !

Quand la Ford se fut éloignée du trottoir, la chaussée se trouva barrée par un autre véhicule, une Packard cabriolet. Celle-ci avait à son bord trois gaillards taillés exactement sur le même modèle que les gardes du corps de Lipkov. Sans prêter attention aux cris des cochers ni aux beuglements des klaxons, le chauffeur de la Packard attendit que la voiture de Svist eût tourné le coin pour enfin démarrer à son tour, sans hâte. Il eût été possible bien sûr de la suivre : couvrant la première, elle allait certainement suivre le même itinéraire, mais il était vain de prendre des risques. Force était de renoncer à une filature en automobile. Moscou n’était pas New York ou Paris, les engins à moteur étaient peu nombreux dans les rues, leur vue surprenait encore. Les gardes du corps de la Packard repéreraient forcément l’Isotta qui leur collerait au train, c’était d’ailleurs dans ce but que Svist se faisait escorter par une seconde voiture.

Fandorine avait donc perdu sa journée. Pas entièrement toutefois, si l’on considérait qu’il avait pu vérifier combien le but fixé serait difficile à atteindre. Et aussi contempler Elisa durant quelques instants.

Les obstacles imprévus avaient toujours été pour Eraste Pétrovitch ni plus ni moins qu’une bonne raison de mobiliser des ressources supplémentaires de son intellect. Il n’en fut pas autrement cette fois-là, et du reste il ne fut pas besoin d’efforts particuliers. Le problème, de toute manière, n’était pas des plus compliqués, et Fandorine eut tôt fait de trouver une nouvelle solution.

Le lendemain, il s’en fut au théâtre avec Massa. Conformément aux règles instituées par Stern, les répétitions d’un spectacle régulier devaient avoir lieu chaque jour. L’enseignement de Noé Noévitch proclamait que la première n’était que le début du véritable travail, et que toute nouvelle représentation de la pièce devait être plus parfaite que la précédente.

Le maître et le serviteur prirent leur petit déjeuner dans un silence sépulcral. Ils restèrent muets durant tout le trajet menant au théâtre, Massa regardant en outre ostensiblement par la vitre. Le Japonais boudait toujours, vexé qu’Eraste Pétrovitch ne le tînt pas informé du déroulement de l’enquête. Et c’est tant mieux, pensait Fandorine, à qui le désir n’était pas encore venu de faire la paix.

Au début de la répétition, il attendit que la personne qui l’intéressait se fût libérée, pour mettre à exécution le plan qui motivait sa venue.

Il était curieux de s’entretenir avec l’interprète du rôle du petit voleur, Konstantin Labiline.

— Vous êtes un « informateur » ? demanda-t-il sans préambule en même temps qu’il entraînait le comédien dans le couloir.

— C’est-à-dire ?

— Vous êtes au service du Tsar ? Ne cherchez p-pas à nier. Dix jours avant la première, j’ai vu le dossier de votre rôle dans la serviette de Mister Svist. La couleur de votre emploi est bien le jaune, n’est-ce pas ?

Le visage mobile du fripon tressautait, ses yeux clignotaient à toute allure. Mais l’homme ne répondit pas.

— Si vous vous obstinez, je raconterai à Stern comment vous arrondissez vos revenus, dit Fandorine, menaçant.

— Non, inutile, lâcha tout à coup le comédien.

Il jeta un rapide coup d’śil autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait personne à proximité.

— Après tout, je ne fais rien de mal… Bon, je réponds aux questions : je dis ce qui se passe chez nous, et comment vont les choses. Je parle des changements apportés au répertoire. Quand votre pièce, tout à coup, a été mise sur le tapis, le Tsar s’y est intéressé, bien sûr. Soit dit en passant, elle lui a beaucoup plu. Il lui a prédit un grand succès.

— Merci. Mais par conséquent, vous êtes en contact permanent avec le Tsar ?

— Non, plutôt avec Svist. Avec le Tsar rarement. La dernière fois, c’était quand on a parlé de vous. Il était très curieux…

— Vraiment ?

— Oui. Il m’a demandé si, à mon avis, il pouvait vous faire un cadeau de quelque valeur, à l’occasion de la première. Je le lui ai déconseillé. M. Fandorine, lui ai-je dit, est un homme renfermé, peu sociable. Cela risque de lui déplaire…

— Vous êtes bien p-psychologue.

— Le Tsar ne s’est pas montré surpris. Je pense qu’il en sait beaucoup plus que moi sur vous…

Eraste Pétrovitch se remémora son altercation avec Svist. Evidemment. Le Tsar, intrigué par le nouvel auteur dramatique, avait fait prendre des renseignements sur lui et avait ainsi appris des masses de choses intéressantes. Eh bien, voilà qui venait fort à propos.

— Où avez-vous rencontré le Tsar ? Chez lui, à son Comptoir ?

— Oui. On m’a conduit dans un endroit, après Ostankino.

— Vous vous rappelez le nom du lieu ? demanda Eraste Pétrovitch d’un ton détaché.

— Je l’ai retenu, oui. Mais Svist a déclaré qu’ils en déménageraient le lendemain. Or c’était il y a presque deux semaines…

— Où le Tsar a-t-il ses quartiers à présent ?

— Comment le saurais-je ?

Fandorine réfléchit un moment.

— En ce cas, écoutez. Vous allez transmettre un m-message au Tsar par l’intermédiaire de Svist. Il est justement en train de faire le pied de grue devant le théâtre. Tenez, voici un crayon et une feuille. Ecrivez. « Fandorine m’a interrogé à votre sujet. Il faut qu’on se voie. » Ils vous emmèneront sur-le-champ au Comptoir.

Fort docilement, Labiline nota le tout sous la dictée, mais ses grosses lèvres esquissèrent une moue sceptique.

— Pour quelle raison ? Un dramaturge qui pose des questions, la belle affaire ! Vous ne savez pas quel genre de type est le Tsar. C’est un sacré bonhomme, je peux vous le dire !

— Svist vous mènera à lui sur-le-champ, répéta Eraste Pétrovitch. Ils deviendront nerveux. Vous leur direz qu’au cours de la conversation j’ai lâché quelques mots laissant d-deviner mes soupçons. Fandorine, conclurez-vous, pense qu’Emraldov et Limbach ont été assassinés par des hommes du Tsar.