Выбрать главу

— Comment ça, « assassinés » ? Ils se sont suicidés ! s’exclama Labiline, très ému. Et ensuite, à votre place, je n’irais pas agacer ces gens-là. Ils pourraient bien se fâcher.

— Ce soir je p-passerai vous voir à votre hôtel, et vous me raconterez s’ils se sont fâchés ou pas. Mais l’essentiel est que vous vous rappeliez bien l’endroit où ils vous auront conduit.

Fandorine put observer depuis la fenêtre du foyer que son hypothèse se vérifiait.

Labiline sortit et s’approcha de Mister Svist. Il l’aborda, la tête rentrée dans les épaules, avec un air de quémander. Il lui remit le feuillet plié en quatre. Lipkov l’ouvrit et fronça les sourcils. Il posa quelques questions. Puis il agita la main, et dès lors tout se déroula comme la veille. Deux « pinschers » accoururent, la même Ford vint se garer devant eux, tandis qu’une seconde voiture s’arrêtait en travers de la rue. Et le comédien fut emmené bavarder avec l’empereur des spéculateurs moscovites.

Avant que le soir fût tombé, Eraste Pétrovitch entreprit encore une démarche : celle de rendre visite au sieur Aguilev. Il téléphona préalablement à la Société théâtrale et cinématographique. L’entrepreneur répondit qu’il recevrait le dramaturge dans l’instant.

— Eh bien, vous avez changé d’avis ? demanda Andreï Gordéiévitch en serrant la main de son visiteur. Vous êtes prêt à écrire des scénarios pour moi ?

Son bureau n’avait rien de très russe. Mobilier à fine ossature, tout en tiges et barres métalliques ; immenses baies vitrées donnant sur la Moskova et les cheminées d’usines plantées sur l’autre rive ; aux murs, d’étranges tableaux ne montrant que cubes, carrés et lignes brisées. Eraste Pétrovitch n’aimait guère l’art contemporain, auquel il n’entendait rien, mais il imputait cette incompréhension à son âge déjà avancé. Chaque nouvelle époque a ses propres yeux et ses propres oreilles : on veut voir autre chose, entendre autre chose. Naguère, même les confortables impressionnistes passaient pour des voyous, tandis qu’à présent une affreuse bonne femme violette à trois jambes dansait au-dessus du bureau de l’honorable homme d’affaires, sans que personne y trouvât à redire.

— Le jeu auquel vous comptez vous livrer est sérieux, dit Fandorine d’un ton grave, tout en détaillant les affiches des derniers films européens (L’Enfer de Dante, Une orgie dans la Rome antique, Sherlock Holmes contre le professeur Moriarty). Mais moi aussi je suis un homme sérieux. J’ai besoin de connaître et comprendre les règles.

— Naturellement, opina le jeune millionnaire. Qu’est-ce qui suscite chez vous des craintes ? Je répondrai à toutes vos questions. Je suis extrêmement intéressé par une collaboration avec un auteur tel que vous. Pourquoi fuyez-vous les reporters ? Pourquoi n’avoir fait figurer sur les affiches que vos seules initiales ? Ce n’est pas bien, c’est une erreur. De vous aussi, j’aimerais faire une star.

Avec ce monsieur, mieux valait aller droit au but. Aussi Fandorine lui demanda-t-il sans autres détours :

— Comment vous accordez-vous avec le Tsar ? D’après ce que j’ai pu comprendre, il est très difficile, voire impossible, de se lancer dans l’industrie du théâtre ou du spectacle à Moscou sans entretenir de bonnes relations avec ce brasseur d’affaires.

— Je m’entends fort bien avec ce monsieur.

— Vraiment ? Mais vous êtes pourtant le p-partisan d’un régime de libre entreprise civilisé, alors que le Tsar est un pêcheur en eaux troubles, un demi-bandit.

— Je suis avant tout un réaliste. Je ne puis négliger de prendre en compte le caractère spécifique du business en Russie. Chez nous, n’importe quel grand projet a besoin, pour réussir, du soutien d’en haut et d’en bas. Celui des sphères célestes…

Andreï Gordéiévitch montra les tours du Kremlin, que la fenêtre d’angle laissait entrevoir.

— … comme celui des forces souterraines.

Il pointa le doigt vers le sol.

— Le pouvoir en place vous permet d’entreprendre. Et c’est tout. Mais si vous voulez que l’affaire progresse, vous devrez réclamer de l’aide aux puissances non officielles. Dans notre empire lourdaud autant qu’inconfortable pour le business, ce sont elles qui contribuent à huiler les engrenages rouillés et à ébarber les pignons neufs.

— Vous p-parlez de personnages comme le Tsar ?

— Bien entendu. Je ne puis faire autrement que collaborer avec ce brasseur d’affaires illégales dans le domaine qui m’occupe. Travailler sans son aide, ce serait comme vouloir se débrouiller avec une seule main. Et s’il devenait hostile, notre entreprise ne serait plus viable.

— En quoi consiste son aide ?

— En beaucoup de choses. Par exemple, savez-vous qu’aux spectacles de l’Arche de Noé les pickpockets s’abstiennent d’agir ? Dans un article, un journaliste a attribué ce curieux phénomène à l’influence bienfaisante du grand art sur les cśurs des voleurs même les plus endurcis. En réalité, ce sont les hommes du Tsar qui ont découragé les tire-laine. C’était là une aimable attention à mon égard. C’est lui encore qui est à l’origine du battage supplémentaire autour de la venue d’une troupe, s’il juge celle-ci prometteuse. L’opération lui est profitable du point de vue de la spéculation sur les billets, comme elle l’est à moi en contribuant à la hausse des actions du théâtre sur lequel j’ai misé. Mais le Tsar nous sera surtout utile quand nous aurons développé la branche cinématographique de notre activité. Son entreprise clandestine prendra alors une dimension nationale. Il faudra contrôler la distribution des films, veiller à l’ordre dans les salles de projection, empêcher la duplication illégale des copies. La police n’aura ni les moyens ni la volonté d’accomplir ce travail. De sorte que le Tsar et moi avons de grands projets en commun.

Aguilev décrivit longuement et avec passion comment fonctionnerait l’empire du spectacle qu’il était en train de créer. Dans cet empire, chacun effectuerait la tâche pour laquelle il serait doué. Les brillants hommes de lettres comme M. Fandorine imagineraient des sujets. Des metteurs en scène de génie comme M. Stern useraient de leur esprit inventif pour tourner des films et monter des spectacles, les premiers étant liés aux seconds de manière thématique : par exemple, si l’on misait sur l’orientalisme, à la suite d’une pièce japonisante sortiraient deux ou trois films consacrés au même thème. Le procédé amplifierait la demande, et permettrait en outre d’économiser sur les décors et les costumes. Par le biais de revues et journaux dont elle serait propriétaire, la société attiserait le culte de ses propres acteurs et actrices. Elle posséderait également suffisamment de salles de projection pour n’avoir à partager les recettes avec personne. Tout ce système arborescent serait protégé par en haut et par en bas. De bonnes relations avec les autorités lui épargneraient les désagréments avec la loi, tandis que de bonnes relations avec le Tsar lui assureraient d’être à l’abri des criminels et des collaborateurs malhonnêtes.

Eraste Pétrovitch écoutait et se demandait pourquoi en Russie le succès de n’importe quelle entreprise avait toujours été principalement suspendu aux « bonnes relations » qu’on pouvait avoir. Sans doute parce que les sujets de l’Empire russe percevaient les lois comme autant de contraintes fâcheuses imaginées par certaine puissance hostile pour servir ses propres intérêts. Le nom de cette puissance hostile était « l’Etat ». Il n’y avait rien de bienveillant ni de raisonnable dans les agissements de l’Etat. Ce monstre « obèse, hideux, énorme, à cent gueules aboyantes ». L’unique salut venait de ce qu’il avait en outre la vue un peu basse et l’esprit assez obtus, et de ce que chacun de ses « gosiers » acceptait volontiers un surplus de pitance. Sans cela, il eût été absolument impossible de vivre en ce pays. Etablis de bonnes relations avec la gueule dentue la plus proche de toi, et fais ce que bon te semble. Mais n’oublie pas d’y jeter à temps quelques quartiers de viande. Il en avait été ainsi sous les Riourikides, il en était de même sous les Romanov, et la situation perdurerait tant que les rapports entre l’Etat et ses administrés n’auraient pas radicalement changé.