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Après avoir promis de bien réfléchir à la proposition d’affaires formulée par le millionnaire, Eraste Pétrovitch quitta la Société théâtrale et cinématographique dans un état effectivement songeur. L’adversaire auquel il venait de lancer un défi se révélait plus sérieux qu’il ne semblait de prime abord.

L’esprit technologique du XXe siècle commençait de pénétrer également la jungle du monde criminel moscovite. Le Tsar, tenez, avait aujourd’hui une comptabilité à l’américaine, une structure solide, des automobiles, une couverture parfaite. Agir seul contre une telle organisation n’était sans doute pas très sage. Qu’il le veuille ou non, il lui faudrait se réconcilier avec Massa.

Un véritable ami

Cette nuit-là, le Japonais découcha. Eraste Pétrovitch n’y attacha pas d’importance particulière. Il est allé à la cueillette des abricots, se dit-il. Peu importe, on peut aussi bien attendre demain pour étudier le plan d’une petite expédition aux Sokolniki.

Dans la soirée, Labiline lui avait rendu compte de sa visite au Tsar. Le comédien était effrayé et intrigué. Quand il avait appris les soupçons de Fandorine, le chef de bande avait montré les signes d’une sérieuse inquiétude.

« Mais qui êtes-vous donc ? Je veux dire, en réalité ? avait demandé Labiline d’un ton craintif. Ils m’ont ordonné de leur rapporter sur-le-champ chacun de vos propos… Pourquoi ont-ils aussi peur de vous ?

— Je n’en ai aucune idée, avait répondu Fandorine en regardant son interlocuteur droit dans les yeux, sans ciller. Mais je vous déconseille fortement de rapporter à Mister Svist t-tout ce que je dis.

— C-compris… avait balbutié le comédien, la gorge serrée, puis soudain s’alarmant : Oh, je ne voulais pas me moquer de vous ! Ça s’est produit par hasard !

— Je vous crois. Par conséquent, une villa à un étage, aux Sokolniki, au bout du bois aux Cerfs ? Eh bien, tenez, asseyez-vous donc et dessinez-moi un plan précis des lieux. J’aimerais savoir ce qu’il y a là-bas autour… »

Un fois chez lui, rue Svertchkov, Eraste Pétrovitch recourut à une carte détaillée de la police, représentant le district de Mechtchanski auquel appartenaient le bois aux Cerfs et l’ensemble des Sokolniki, pour établir l’adresse actuelle du Comptoir du sieur Tsarkov. La villa où Labiline avait été conduit avait été autrefois une grosse ferme sise en pleine campagne, mais elle se trouvait à présent sur le territoire du parc. Sur la carte, c’était d’ailleurs ainsi qu’elle était indiquée : « Ferme aux Cerfs ». Sous le couvert de la nuit, Fandorine s’en fut reconnaître le secteur nord-est des Sokolniki, afin de repérer l’objectif et, si l’occasion se présentait, de mettre sans plus attendre son projet à exécution.

Il dut cependant renoncer à la charge de cavalerie qu’il méditait. A première vue, la villa était disposée de manière idéale : elle était entourée par trois côtés d’un épais hallier qui touchait presque à ses murs. Cependant cette facilité d’accès n’était qu’illusoire. Le Comptoir était bien défendu. Posté en permanence sur le perron, un « pinscher » surveillait l’allée menant à la demeure isolée. Fandorine braqua ses jumelles sur les fenêtres, et en dénombra encore quatre qui montaient la garde à l’intérieur. Les rideaux étaient partout étroitement tirés, un léger interstice subsistait malgré tout en haut, juste au-dessous de la corniche. Pour avoir une idée de l’organisation du rez-de-chaussée, Eraste Pétrovitch dut grimper à un arbre sur trois côtés différents. Exercice peu sérieux, mais rafraîchissant – Fandorine se sentait rajeuni. Sans compter qu’il obtint ainsi une image assez claire de l’aménagement des lieux.

Au premier étage se trouvaient les appartements du Tsar et la chambre de Mister Svist. Le bas était constitué de deux grandes pièces. L’une, à en juger par le mobilier, était une salle à manger. L’autre, constamment occupée par des gardes, un cabinet de travail. Fandorine parvint même à distinguer dans la lueur orangée des lampes à pétrole le reflet de deux grandes armoires laquées de forme inhabituelle. C’étaient là certainement les archives personnelles de Sa Majesté le spéculateur.

Certes, la citadelle n’avait rien d’inexpugnable, mais il était hors de question de la prendre d’assaut, et encore moins tout seul. Avec Massa, en revanche, ce serait une autre histoire.

Après le succès de son expédition, se sentant pour la première fois depuis tout un mois presque entièrement guéri, il rentra chez lui, dormit quatre heures, et se réveilla juste à temps pour se rendre au théâtre. Il lui fallait intercepter Massa avant que la répétition fût commencée, c’est pourquoi, dès dix heures et demie, il était installé dans la salle de spectacle, à l’abri d’un journal ouvert devant lui – excellent moyen d’éviter les bavardages futiles dont les comédiens sont si friands. Eraste Pétrovitch avait depuis longtemps remarqué que la lecture des journaux, surtout si l’on affectait un air concentré, inspirait à l’entourage un sentiment de respect et protégeait des contacts inutiles. Cependant Fandorine n’eut pas à feindre. Le Matin de la Russie publiait ce jour-là une très intéressante interview du ministre du Commerce et de l’Industrie, Timachev, portant sur l’exceptionnelle situation financière et monétaire de l’empire : les excédents budgétaires avaient permis d’augmenter la masse de liquidités disponibles de plus de 300 millions de roubles, le cours de la devise nationale se renforçait de jour en jour, et il ne faisait aucun doute que l’énergique politique du gouvernement saurait amener la Russie sur la voie d’un avenir radieux. Les pronostics d’Eraste Pétrovitch quant à l’avenir de la Russie n’étaient guère optimistes, mais comme il aurait aimé se tromper !

De temps à autre, il jetait un coup d’śil vers la porte. La troupe peu à peu se rassemblait. Tous étaient habillés comme à l’ordinaire : le règlement en vigueur voulait qu’on répétât au milieu des décors, mais sans costume de scène ni maquillage. Le génial Noé Noévitch croyait ainsi « mettre à nu » le jeu de l’acteur, en rendant les erreurs et les oublis plus criants.

Sima Abrikossova fit son entrée. Eraste Pétrovitch ne baissa pas les yeux sur son journal, s’attendant à voir paraître Massa derrière elle, mais il se trompait : la soubrette était seule.

Force lui fut de lire encore un article sur les événements historiques qui venaient d’éclater en Chine. La mutinerie d’un seul et unique bataillon, survenue une semaine plus tôt dans la ville provinciale de Wuchang, avait conduit à ce que les Chinois, dans tout le pays, coupent leur natte, refusent de se soumettre plus longtemps à l’autorité impériale et réclament la république. C’était fou de penser qu’une si minuscule étincelle avait pu mettre en mouvement un pareil colosse : quatre cents millions d’âmes ! Or les Européens semblaient ne pas se rendre compte que l’immense Asie jusqu’alors assoupie venait de se réveiller. Rien ne pourrait à présent l’arrêter. Oscillant lentement, avec une amplitude de plus en plus grande, elle recouvrirait bientôt de ses vagues la planète tout entière. Le monde cesserait d’être blanc « aux yeux ronds », comme disaient les Japonais : il allait virer au jaune et ses yeux, immanquablement, s’étréciraient. Comme tout cela était intéressant !