Il se détacha enfin de sa lecture, pour tenter d’imaginer concrètement l’Asie à tignasse noire, sortant du sommeil, unie à la blonde Europe éclairée. Et il demeura saisi. Elisa venait d’entrer dans la salle au bras de Massa. Ils se souriaient l’un à l’autre et s’échangeaient des propos à l’oreille.
Le journal tomba des genoux de Fandorine dans un bruit de papier froissé.
— Bonjour, messieurs et mesdames ! lança la plus belle et la plus abjecte de toutes les femmes de la terre.
Elle aperçut Eraste Pétrovitch : elle lui jeta un regard à l’évidence empli de trouble, et même de timidité. Elle ne s’attendait pas à le trouver là.
Massa, quant à lui, considéra son maître d’un air parfaitement détaché, et redressa fièrement le menton. Le Japonais trimballait lui aussi plusieurs journaux, qu’il portait coincés sous le bras. Une passion pour la lecture de la presse lui était venue récemment : depuis que les journalistes s’étaient mis à parler de la « découverte asiatique » du metteur en scène Noé Stern. A présent, aux premières heures du jour, Massa raflait tous les titres moscovites.
— Lien audjouloud’hui. Ils écorivent seulement que la deudjième le-po-lé-sen-ta-tion aula lieu aplès-demain, articula-t-il avec soin en posant les journaux sur la petite table du metteur en scène. Et aussi que le public doit s’attendle à un nouveau tuliomphe de madama Lointaine et de l’inimitabulu Gazonov. Tenez, là.
Il montra un minuscule entrefilet grassement entouré d’un gros trait de crayon rouge.
Plusieurs comédiens s’approchèrent pour regarder s’il n’y avait rien d’écrit à leur sujet. A en juger par l’expression de leurs visages, personne d’autre que les deux interprètes principaux de la pièce n’y était mentionné.
Complètement accablé par cette nouvelle – et double ! – trahison, Fandorine serra les dents. Il avait déjà oublié qu’il comptait aplanir ses relations avec son ami. Il ne désirait plus qu’une chose : s’en aller. Mais il lui fallait attendre que la répétition eût commencé pour pouvoir s’esquiver sans attirer l’attention, or bizarrement ce moment tardait à venir.
Novimski apparut sur la scène.
— Noé Noévitch vient de téléphoner. Il vous présente ses excuses. Il est chez M. Aguilev, où il est retenu.
Les comédiens, qui déjà avaient pris place dans les fauteuils du premier rang, se relevèrent et s’éparpillèrent dans la salle.
La scélérate Goupilova s’approcha de la table devant laquelle, tels deux tourtereaux, étaient assis les interprètes des deux premiers rôles.
— Cher Gazonov, lisez-nous donc quelque chose d’un peu intéressant.
— Oui, oui, moi aussi j’adore vous écouter ! renchérit Méfistov en souriant de toute son immense bouche.
Le Japonais ne se fit pas prier.
— Que dois-dje lile ?
— Mais ce que vous voulez, peu importe.
La Goupilova adressa un clin d’śil furtif à Méfistov.
— Vous avez une voix si bien timbrée ! Une élocution si charmante !
En d’autres temps, jamais Fandorine n’eût permis à ces vipères de se divertir aux dépens de son camarade, mais à présent il éprouvait un odieux sentiment de joie mauvaise. Puisse ce dindon, cette « star » fraîche émoulue, s’exposer au ridicule devant Elisa et tous les autres ! Ce serait autre chose que d’exécuter des pirouettes sur scène sans prononcer une seule réplique !
Massa aimait beaucoup le son de sa propre voix, aussi n’était-il nullement étonné qu’on lui demandât de la faire entendre. Ce fut avec plaisir qu’il déplia le journal, s’éclaircit la gorge et entreprit de lire toute la page d’affilée, avec des intonations de déclamateur professionnel. En haut de la page figuraient des annonces encadrées avec élégance – il ne s’épargna pas non plus leur lecture.
Il commença par une réclame pour les pastilles de guimauve Sobriété, qui promettaient de guérir des accès de dipsomanie, et en lut le texte jusqu’au bout avec expression.
— « … un nomble extlaodinaile d’alocooliques invétélés nous ont adalessé de bou-le-be-lo-sants le-me-lo-cie-ments, en-thou-dzia-sa-més pal la po-lo-di-dji-eu-se efficacité du po-lo-du-it… »
— Nous les avons essayées, ces fameuses pastilles, observa Rézonovski de sa voix de basse. Elles ne font aucun effet. A part des brûlures d’estomac.
Massa abordait déjà avec non moins de sentiment un appel d’un M. V. N. Léonardov, « artiste de grande classe », à s’inscrire chez lui comme élève à un cours de peinture et de dessin.
— « De galande coulasse », qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
— Cela signifie « très beau », « très fort », expliqua Méfistov sans ciller. Le coulasse de Rhodes, par exemple. Ou bien, de vous, on pourrait dire : un acteur de grande coulasse.
Eraste Pétrovitch se rembrunit. Il voyait les sourires ironiques qu’affichaient certains comédiens en écoutant Massa, mais si jaloux qu’il fût, il n’en retirait pas la satisfaction espérée.
Cependant tous ne semblaient pas amusés d’entendre le Japonais estropier les mots. Sima Abrikossova, par exemple, souriait d’un air rêveur. Sans doute, pour une femme de son genre, la trahison ne faisait que hausser la cote de son amant. La mère noble Réginina prêtait elle aussi une oreille attendrie à la lecture des nouvelles.
— Ah, lisez-nous donc quelque chose parlant d’animaux, demanda-t-elle. J’aime beaucoup la rubrique « Nouvelles du jardin zoologique », en dernière page.
Massa retourna le journal.
— « Le docouteul Sidolov agalessé pal un selopent djéant. »
Et il ne se contenta pas de lire, mais, pour de bon, reconstitua toute l’horrible scène du python attaquant le directeur du terrarium. Le docteur avait été mordu au bras, et le reptile n’avait desserré les mâchoires que lorsqu’on l’avait arrosé d’eau.
— Quel cauchemar ! s’exclama Vassilissa Prokofievna en portant la main à sa voluptueuse poitrine. Tout de suite m’est revenue l’image de cet atroce serpent dans la corbeille de fleurs ! Je ne sais pas, ma chère petite Elisa, comment vous avez tenu le coup. Vraiment, moi, je serais morte sur place !
Mme Lointaine blêmit et ferma les yeux. Massa (l’infâme, l’infâme !) se leva, lui caressa l’épaule d’un geste apaisant, puis reprit sa lecture. Il était question cette fois-ci d’un lionceau nouveau-né repoussé par sa mère. Le bébé lion avait été sauvé par une « chi-en-no bâtarodo » qui avait accepté de le nourrir de son lait.
Cet entrefilet était beaucoup plus du goût de la Réginina.
— J’imagine comme c’est adorable : un minuscule petit lionceau ! Et cette merveilleuse chienne au grand cśur ! Vraiment, j’irais bien là-bas voir ça !
Encouragé par son succès, Massa déclara :
— Il y a plus loin un passadje tlès intélessant. « La vie des ouloussou en dandjer. »
Et d’entamer un article sur le mal mystérieux dont souffraient deux ours bruns, et que le médecin vétérinaire, M. Tobolkine, venait de réussir à identifier. On soupçonnait jusqu’alors les deux animaux d’être atteints de la peste, mais comme Massa le communiqua avec joie à ses auditeurs :
— « D’aplès le docoutol, la maladie polobiendolait de la platique de l’onanidzoumo, à laquelle les ouloussou s’adonnent du matin au soil. Ce fait est lalissime chez les ouloussou, mais affecte soubent les sindges et les do-lo-ma-dailes. » C’est la pule bélité ! Dj’ai moi-même bu bien des fois dans la djungle des macaques…
Il s’arrêta net, son visage tout rond exprimant une vive perplexité : que se passait-il ? Vassilissa Prokofievna venait tout à coup de lui tourner le dos d’un air indigné, tandis que les scélérats éclataient d’un grand rire hystérique.