Et tout cela, songea Fandorine, parce qu’au modèle d’humanité créé par Stern manque un emploi important. Un emploi assez exotique, mais sans lequel la palette de rôles dramatiques reste incomplète, et l’existence insipide. Il faut dire aussi que ce type de personnage se rencontre plus fréquemment dans la littérature que dans la vie courante. Georges eût parfaitement convenu au rôle de noble toqué, comme don Quichotte, Tchatski ou le prince Mychkine.
Sans doute, la gaucherie de Novimski risquait d’entraîner des problèmes inattendus. Eraste Pétrovitch se promit in petto de simplifier au maximum le rôle de l’assistant. Tant pis. Quand l’affaire était sérieuse, mieux valait être secondé par un être maladroit mais d’un caractère généreux que par un policier imbu de lui-même, qui à l’instant clef n’a de charité que pour soi. Les gens doués d’un fort sentiment de leur propre dignité peuvent vous jouer de mauvais tours par incompétence, jamais par lâcheté ou par veulerie.
Combien la vie serait plus facile sur terre si chaque être humain nourrissait du respect pour soi, pensait Fandorine après son entretien avec l’assistant.
Il existait une catégorie d’individus pour laquelle Eraste Pétrovitch avait toujours ressenti du dégoût. Il est des gens qui fort calmement, et sans l’ombre d’une gêne, disent d’eux-mêmes : « Je sais que je suis de la merde. » Ils y voient même une certaine vaillance, une forme particulière d’honnêteté. Il est vrai que cet aveu impitoyable est immanquablement suivi de : « Et tous les autres autour de moi sont également de la merde, seulement eux se cachent derrière de belles paroles. » Derrière n’importe quelle noble action, un tel individu soupçonnera toujours quelque motivation sordide, et rien ne le rendra plus furieux que de ne pas la deviner sur-le-champ. Mais au bout du compte, il finit bien sûr par imaginer quelque chose, et soupire avec soulagement : « Laissez tomber ! On ne me la fait pas. Tout le monde sort du même moule. » Le philanthrope est généreux parce qu’il jouit de la conscience de sa propre supériorité. L’humaniste n’est bon qu’en paroles, en réalité il est pétri de fausseté et ne désire que se mettre en avant. Celui qui va au bagne pour ses convictions est un pauvre imbécile, voilà tout. Le martyr se laisse supplicier parce que l’esprit de sacrifice procure à ce genre de particuliers un plaisir sexuel pervers. Et cetera. Sans explications de cette sorte, les gens disposés à se considérer comme de la merde ne pourraient survivre : toute leur conception du monde se trouverait ruinée.
Opération dans le bois aux Cerfs
En chemin, il demanda à son équipier de lui montrer encore une fois le résultat de son entraînement. L’heure était tardive, presque nocturne, l’Isotta filait au milieu des terrains vagues et des baraquements bordant les rues mal famées des Sokolniki, et le trille modulé qu’émit Novimski, les doigts formant anneau placés contre la langue, retentit comme un appel lugubre. Si un passant attardé errait encore dans l’obscurité quelque part au voisinage, nul doute qu’il s’en trouva glacé jusqu’au sang.
Après la répétition, Eraste Pétrovitch s’était isolé avec Georges dans la loge de maquillage désertée, et lui avait rapporté les résultats de son enquête.
L’enchaînement des faits, d’après les conclusions de Fandorine, était le suivant.
Jaloux ou envieux du succès de sa partenaire, Emraldov monte l’ignoble stratagème du serpent dans la corbeille de fleurs.
Le Tsar charge son lieutenant de trouver qui est l’auteur du forfait. Mister Svist informe son chef de la culpabilité du comédien. Conscient que le succès des représentations de l’Arche, et les énormes profits qui en découlent, dépend en tout premier lieu d’Elisa, et craignant qu’Emraldov ne réserve à celle-ci quelque nouveau tour de sa façon, le Tsar ordonne d’éliminer le danger. De son point de vue (et il se révèle avoir raison), la disparition d’un jeune premier de cette espèce ne sera pas une grande perte pour la troupe. Quand Svist se présente dans la loge d’Hippolyte avec la bouteille de vin, l’acteur ne soupçonne rien. Sans doute les deux hommes ont-ils déjà eu l’occasion de boire un verre ensemble. L’ancien policier verse alors subrepticement le poison dans le château-latour. Si la seconde coupe n’avait pas été fendue, la mise en scène du suicide aurait parfaitement réussi.
Pour ce qui concerne le second meurtre, certains points restaient encore obscurs. A l’évidence, Limbach devait au Comptoir beaucoup d’argent qu’il n’était pas disposé à rendre ; il usait du reste de mille subterfuges pour éviter les explications – Fandorine avait été témoin d’une scène de cette sorte devant l’entrée du théâtre. Durant la première des Deux Comètes, Svist a appris d’une manière ou d’une autre que Limbach s’était introduit dans la loge d’Elisa et l’y attendait, probablement pour la féliciter en tête à tête. Cette fois-ci le sous-lieutenant ne peut pas échapper à la conversation. Visiblement, l’entretien tourne au vinaigre, et Svist doit faire usage de sa sacagne. Le meurtre n’était sans doute pas prémédité, autrement l’assassin eût achevé sa victime. Au lieu de quoi, pris d’affolement, il sort précipitamment dans le couloir et y attend que le blessé ne donne plus signe de vie. C’est vraisemblablement Limbach qui avait fait fabriquer un double de la clef, à l’unique fin de s’introduire discrètement dans la loge. On peut supposer que Svist a appris ce détail durant leur explication orageuse. Pendant qu’il bloque la porte pour empêcher l’autre de sortir, un plan germe dans son esprit. S’il verrouille la porte avec la clef prise au tableau et qu’on découvre l’autre auprès du cadavre, tout le monde croira que Limbach s’est enfermé lui-même dans la loge et s’est lui-même éventré. Il suffit pour cela de glisser le couteau dans la main du défunt, ce qui est fait. Cependant, comme dans le cas de la coupe empoisonnée, Mister Svist commet une négligence. Il ne voit pas que le mourant a tracé de son sang les premières lettres de son nom de famille, « Lipkov », au bas de la porte, indice qui finalement conduira la police (conclut Fandorine avec modestie) sur la trace du coupable.
Novimski écoutait avec une extrême attention.
— Quand tout sera terminé, il faudra que vous écriviez une pièce sur ce sujet, déclara-t-il. Cela fera sensation : un drame criminel, sur la piste toute fraîche de l’assassin ! L’idée plaira à Noé Noévitch. Et à plus forte raison à Aguilev, lui qui est si âpre au gain. Je rêverais de jouer Svist ! Vous écrirez ce rôle pour moi ?
— Commencez par jouer le vôtre, répondit Eraste Pétrovitch d’un ton glacé, regrettant déjà de s’être adressé au comédien. Cette nuit même. Seulement prenez garde : dans le théâtre où nous allons nous engager, vous et moi, un f-fiasco peut entraîner la mort. La vraie.
Nullement impressionné, Georges s’exclama :
— Alors répétons, voulez-vous ? Que devrai-je faire ?
— Siffler avec talent. Considérez ça comme une préparation au rôle de Mister Svist. Toute bande de truands moscovite qui se respecte a sa propre manière de c-communiquer. Il en va comme dans le monde animal : ce signal sonore remplit une double fonction – reconnaître les siens, et effrayer les autres. J’ai rassemblé toute une collection musicale de sifflements de malfrats. La bande de l’Acrobate, par exemple, qui sévit dans le quartier de la place Soukharev, et que n-nos amis ont écartée récemment de la mangeoire commune, utilise, tenez, ce motif.
Eraste Pétrovitch porta singulièrement deux doigts à sa bouche pour émettre un son puissant et enlevé, dont l’écho canaille retentit dans tout le théâtre désert.
— Allez, essayez de faire pareil.
— Mais pourquoi ? demanda Novimski après un instant d’hésitation.
— Convenons d’une chose, voulez-vous ?