Fandorine esquissa un sourire aimable.
— Si je vous charge d’une mission, vous ne réfléchissez pas et ne demandez pas pourquoi, mais vous obéissez, tout simplement. Autrement notre ent-treprise risque de mal se terminer.
— Comme à l’armée ? On ne discute pas les ordres, on les exécute ? A vos ordres !
L’assistant demanda à son commandant de lui montrer encore une fois et, au grand étonnement d’Eraste Pétrovitch, du premier coup réussit à imiter de manière assez convaincante le cri de guerre des voyous de la place Soukharev.
La nuit venue, à force d’exercices répétés, Georges avait atteint une véritable maestria, ce qu’il venait de démontrer avec zèle.
— Ça suffit ! J’en ai les oreilles b-bouchées.
Eraste Pétrovitch ôta une main du volant et d’un geste arrêta le siffleur enivré par son talent.
— Vous y arrivez très bien. Le Tsar et ses gardes du corps seront pleinement persuadés d’être assaillis par des gars de la Soukharevka. Répétez-moi encore une fois ce que vous devez faire.
— A vos ordres.
Novimski leva militairement la main à la casquette, crânement inclinée sur l’oreille, qui lui avait été délivrée tout exprès pour l’opération. C’était ce genre de couvre-chef que les dandys de la Soukharevka arboraient – à la différence de ceux de la Khitrovka, qui préféraient la casquette à huit côtes, ou de la Gratchovka, qui tenaient pour le plus grand chic de se promener tête nue.
— Je suis tapi dans les fourrés du côté sud-ouest de la villa…
— Là où je vous aurai dit de vous poster, précisa Fandorine.
— Là où vous m’aurez dit de me poster. Je surveille ma montre. Au bout de trois cents secondes exactement, je commence à siffler. Quand les hommes bondissent hors de la maison, je tire deux fois.
L’assistant extirpa de sa ceinture un Nagant d’officier.
— En l’air.
— Pas seulement en l’air, mais à la verticale, dissimulé derrière le tronc d’un arbre. Autrement les « pinschers » repéreront votre position à la lueur du coup de feu, et riposteront en ajustant leur tir.
— Bien compris.
— Et ensuite ?
— Ensuite j’entame un repli en direction de la Iaouza, tout en tirant de temps à autre.
— T-toujours en l’air. Il n’entre pas dans nos intentions de tuer quelqu’un. Vous devez simplement entraîner les gardes du corps derrière vous.
— Bien compris. En matière de tactique, cela s’appelle « attirer sur soi les forces principales de l’ennemi ».
— C’est ça.
Eraste Pétrovitch jeta un coup d’śil dubitatif à son passager.
— Pour l’amour de Dieu, ne les laissez pas gagner du terrain sur vous. Ne prenez pas de risque. Votre tâche est de les pousser à vous suivre jusqu’à la rivière. Une fois là-bas, vous cessez de tirer et vous vous contentez de déguerpir. C’est tout. Votre mission s’arrête là.
— Monsieur Fandorine, objecta Novimski d’un voix digne, je suis un officier de l’armée russe. A des fins stratégiques, je peux bien faire mine de battre en retraite, mais il n’est pas question pour moi de fuir, et encore moins devant je ne sais quelle canaille. Croyez-moi, je suis capable de beaucoup plus.
Que suis-je en train de faire ? se demanda Eraste Pétrovitch. Je mets en danger la vie d’un dilettante. Et tout ça parce que je suis sottement en froid avec Massa. Ne devrais-je pas annuler l’opération tant qu’il est encore temps ?
— Cela dit, la discipline est la discipline. Vos ordres seront exécutés, soupira Novimski. Mais promettez-moi une chose : si vous avez besoin d’aide, sifflez-moi comme vous me l’avez appris, et je foncerai aussitôt à votre secours.
— P-parfait. C’est entendu. Si je ne siffle pas, c’est que je n’ai pas besoin de vous, déclara Fandorine, soulagé. Mais il n’y a pas à s’inquiéter. Il n’y aura aucune complication. Croyez-en mon expérience.
— Vous êtes le chef, c’est vous qui voyez, répondit l’ancien lieutenant, si bien qu’Eraste Pétrovitch se sentit presque tout à fait rassuré.
D’après les enseignements de la science psychologique, il convenait maintenant, pour atténuer la nervosité du sujet, d’amener la conversation sur quelque sujet abstrait. Il restait dix minutes de route avant le parc des Sokolniki. Il bruinait – pour l’opération, cela venait à propos.
— Je trouve étrange qu’un homme de votre trempe ait quitté l’armée pour monter sur les planches, dit Fandorine d’un ton léger, comme s’ils se rendaient tous deux à une réception mondaine. L’uniforme devait vous aller à merveille, et la carrière militaire convient parfaitement à votre caractère. Vous êtes un idéaliste, n’est-ce pas ? Un romantique. Alors que la vie de directeur de troupe à laquelle vous aspirez se résume en fin de compte à des préoccupations des plus prosaïques : la pièce est-elle bonne, fera-t-elle recette, le public aimera-t-il nos acteurs ? Le statut d’un théâtre n’est pas en rapport avec son niveau artistique, mais avec le prix du billet. Noé Noévitch ou bien ce Stanislavski sont considérés comme des génies, parce qu’il est écrit sur leurs affiches : « Prix des places majoré. »
La manśuvre consistant à distraire l’interlocuteur en abordant un sujet secondaire fonctionna parfaitement. Novimski s’exclama avec fièvre :
— Oh, comme vous vous trompez ! Je suis théâtrocentriste. Pour moi non seulement le monde entier est un théâtre, mais le théâtre est le centre de l’univers, son modèle idéal, débarrassé de toute adjonction inutile et vulgaire ! Oui, là, comme dans le monde ordinaire, tout a son prix. Mais le fait est, justement, que celui-ci est élevé. Plus élevé que celui de la pitoyable réalité. Quand je suis sur scène, tout le reste cesse d’exister ! Plus rien n’a d’importance, ni les spectateurs dans la salle, ni la ville au-delà des murs du théâtre, ni le pays, ni le globe terrestre ! C’est comme l’amour vrai, quand vous n’avez besoin, parmi toutes celles qui peuplent la terre, que d’une seule et unique femme. Vous êtes prêt à aimer en elle l’humanité tout entière, mais sans elle l’humanité ne vaut et ne signifie rien pour vous.
— Vous exagérez un peu, mais je c-comprends ce que vous voulez dire.
— Je n’exagère jamais, maugréa Novimski. Je suis un homme exact.
— Eh bien, en ce cas, vous exécuterez exactement ce dont nous sommes convenus. Nous voilà arrivés. Nous allons continuer à pied.
Ils marchèrent durant un bon moment. Une longue allée menait de l’avenue des Sokolniki à la ferme aux Cerfs. Il était bien entendu impossible de la remonter en auto : dans le silence de la nuit, le grondement du moteur eût alerté les hommes de garde. Ils progressaient en silence. Chacun plongé dans ses pensées. A moins qu’on ne pense à la même chose, songea soudain Fandorine. Ou plutôt à la même personne…
On ne voyait rien de la route, effacée par les nuées pesant trop bas, effacée par l’épais crachin. Eraste Pétrovitch s’était abstenu d’allumer sa lampe de poche. Dans cette nuit de poix, la moindre lueur, si faible fût-elle, s’apercevait de loin. Les deux hommes se guidaient sur les silhouettes des peupliers plantés le long de l’allée. Ils marchaient côte à côte, mais point au même rythme. Soudain Novimski lâcha un cri étouffé et disparut – au sens littéral du terme.
— Que vous arrive-t-il ?
— Je suis ici…
Une tête coiffée d’une casquette surgit du sol.
— Il y a là un fossé. Donnez-moi votre main…
Pour une raison mystérieuse, une étroite tranchée avait en effet été creusée en travers du chemin. Des planches recouvraient la partie empruntée par les véhicules, mais il n’y avait rien qui protégeât le bas-côté suivi par les marcheurs. Eraste Pétrovitch avait eu de la chance : il avait enjambé le trou, mais le pied de Georges était tombé pile dedans.