Выбрать главу

Eraste Pétrovitch sortit au hasard un dossier du tiroir « Sport ». Voyons ça, club de lutte Samson… Sur la couverture, un nom de famille avec, entre guillemets, « Propriétaire légal » ; un second nom de famille, suivi de la mention « Propriétaire effectif » et d’une note : « Voir Données personnelles ». A l’intérieur, des dates, des chiffres, des bilans, une liste de lutteurs avec indication des sommes versées à chacun. Visiblement, le Tsar gagnait de l’argent non seulement sur les billets de théâtre mais aussi sur les matchs truqués. Aucun chiffrement, aucun code : preuve certaine que le détenteur de ces archives se sentait en sécurité et ne redoutait aucunement les visites inopinées.

Tout en accomplissant sa tâche avec assurance et rapidité, Fandorine gardait l’oreille aux aguets, attentif à un éventuel grincement en provenance de l’escalier. Des coups de feu continuaient d’éclater, mais à une distance considérable ; quant aux cris, ils n’étaient plus du tout audibles. Ce brave Novimski semblait avoir déjà entraîné les « pinschers » jusqu’au bord de la Iaouza.

La seconde armoire eût mérité d’être baptisée, à la manière des bibliothèques, « Catalogue méthodique des données personnelles ». Les tiroirs affichaient cette fois-ci les étiquettes « Acteurs », « Débiteurs », « Amis », « Informateurs », « Clients », « Filles », « Garçons », « Relations privées », « Sportsmen », etc. – plus d’une vingtaine en tout. Aucun dessin facétieux, le tout très professionnel. A l’intérieur, des dossiers également, nominatifs. Eraste Pétrovitch jeta en hâte un coup d’śil à la section « Amis » et se contenta de secouer la tête : il y avait là presque tous les hauts magistrats de la ville, les membres du conseil municipal, un nombre énorme de fonctionnaires de la police. Il n’avait pas le temps pour le moment d’examiner qui parmi eux était appointé par le Tsar, et qui profitait seulement de ses largesses. Il convenait tout d’abord d’achever le travail.

Il ouvrit le tiroir portant l’étiquette « Débiteurs », et à la lettre « L » découvrit ce qu’il cherchait : « LIMBACH, Vladimir Karlovitch, no 1899, St-P., sous-lieutenant du régiment des hussards de la garde. » Sur le feuillet de papier réglé étaient inscrites des sommes allant de cinquante à deux cents roubles. Certaines étaient rayées, avec à côté la mention « rendu ». En un endroit, on avait écrit « bouquet à 25 roubles ». Les deux dernières notes étaient les suivantes :

« 4.10. Liaison avec Altaïrskaïa-Lointaine (?). Faire une proposition. »

« 5.10. Refus. Prendre des mesures. »

Eh bien, voilà, tout semblait être dit. Informé de la rumeur selon laquelle Limbach était devenu l’amant d’Elisa, le Tsar s’était sans doute alarmé. L’histoire du châtiment d’Emraldov montrait bien que le brasseur d’affaires clandestines misait gros sur cette actrice. A l’évidence, tout comme le millionnaire Aguilev, il voyait chez elle un énorme potentiel. (Cette idée fut agréable à Eraste Pétrovitch : au moins n’avait-il pas perdu la tête pour une vulgaire cocotte, mais pour une grande comédienne, une femme qui véritablement sortait du rang.) Si l’on avait purement et simplement éliminé le partenaire de scène d’Elisa, jugé imprévisible et dangereux pour elle, on avait d’abord tenté de « faire une proposition » à l’importun : qu’en échange, par exemple, d’une remise de sa dette il laissât la comédienne en paix. Ou bien au contraire que Limbach passât à l’état d’informateur, pour rendre compte au Tsar de la conduite et de la disposition d’esprit de la jeune première. Près du théâtre, Fandorine avait été le témoin fortuit de cette scène d’explication (où de l’une d’elles). Limbach avait répondu par un refus (« Je suis un officier de la garde de Sa Majesté ! »). Sa conversation suivante avec Mister Svist s’était soldée par une altercation et un coup de couteau.

A tout hasard, Eraste Pétrovitch jeta un coup d’śil dans la section « Comédiens », mais il n’y trouva pas Emraldov. C’était normal : à quoi bon conserver un dossier, si l’intéressé était déjà au cimetière ?

N’y tenant plus, il sortit celui d’Elisa. Il apprit ainsi à son sujet plusieurs détails nouveaux. Par exemple, sa date de naissance (1er janvier 1882). Dans la colonne « Préférences » était écrit : « Parfums aux senteurs de violette de Parme, couleur lilas, ne pas envoyer d’argent, ne pas envoyer de vases en argent, aime l’ivoire. » Il se rappela qu’elle avait souvent dans les cheveux des barrettes compliquées faites dans une matière blanche. Quant au parfum de violette, qu’il pensait être son odeur naturelle, il s’expliquait donc de la sorte ? A la colonne « Amants », Eraste Pétrovitch s’assombrit. Il y avait là deux noms. Le premier était le sien, souligné. Le second, celui de Limbach, suivi d’un point d’interrogation.

Tout cela, cependant, était des sottises, qui n’avaient aucune importance. L’essentiel était que l’hypothèse se trouvât confirmée, et qu’en conséquence on pût passer au stade des explications directes.

Si les « pinschers » devaient revenir en plein milieu de la conversation, ce ne serait pas un grand malheur. Pour un professionnel, cette racaille ne représentait pas un danger sérieux. Eraste Pétrovitch posa malgré tout son Browning plat et compact sur la table, et le recouvrit d’une feuille de papier. Il s’assit dans le fauteuil, jambes croisées. Alluma un cigare. Puis appela d’une voix forte :

— Eh, là-haut ! Assez de messes basses ! Veuillez descendre, s’il vous plaît !

Le marmonnement indistinct qui parvenait de l’étage se tut.

— Plus vite, messieurs ! C’est Fandorine !

Il y eut un bruit de chaise renversée, puis de cavalcade dans l’escalier. Svist fit irruption dans le bureau, un Mauser au poing. Découvrant le visiteur placidement occupé à fumer, il se pétrifia. Le sieur Tsarkov surgit derrière son épaule, toujours en robe de chambre, mais sans bonnet de nuit, les cheveux dressés en bataille autour de sa calvitie.

— Asseyez-vous donc, Avgust Ivanovitch, lui dit Fandorine avec calme, sans prêter attention au Mauser braqué sur lui.

La faiblesse de sa position était trompeuse : à peine l’index de Mister Svist eût-il bougé, le fauteuil, dans l’instant, se fût trouvé vide. La balle n’eût traversé que le capitonnage. L’art difficile de se déplacer à la vitesse de l’éclair, Eraste Pétrovitch l’avait acquis en sa jeunesse à la perfection, et il s’appliquait à ne pas perdre la forme.

Le souverain de toutes les Moscou lança un regard entendu à son lieutenant, puis s’avança prudemment et vint se camper devant le visiteur indésirable, que Svist continuait de tenir pour cible.

Et c’était tant mieux. L’interlocuteur devait avoir l’illusion de maîtriser la situation, et de pouvoir à tout moment rompre l’entretien – de manière fatale pour Eraste Pétrovitch.

— J’attendais votre visite. Mais dans des circonstances moins extravagantes.

Tsarkov hocha la tête en direction de la fenêtre à travers laquelle s’entendaient encore des coups de feu, quoique sporadiques.

— Je sais que vous nourrissez des soupçons à mon endroit. A dire vrai, je sais même lesquels. Nous aurions pu convenir d’une rencontre en des termes civilisés, et je vous aurais détrompé.

— J’avais envie de jeter tout d’abord un coup d’śil à vos archives, expliqua Fandorine.

Alors seulement le Tsar remarqua les deux armoires béantes. Son visage poupard se déforma sous la colère.