— Qui que vous soyez, et quand même vous seriez mille fois Nick Carter ou Sherlock Holmes, c’est là une insolence dont vous devrez répondre ! menaça-t-il.
— Je suis p-prêt. Mais pour commencer, c’est vous qui allez me répondre. Je vous accuse ou, pour être plus précis techniquement, j’accuse votre principal lieutenant de deux meurtres.
Lipkov émit un sifflement ironique.
— Jamais deux sans trois, dit-il d’un ton menaçant. Pourquoi mégoter ?
— Attendez.
Le Tsar leva le doigt pour indiquer à Svist de ne pas s’en mêler.
— Pour quelle raison aurais-je décidé de tuer Emraldov et ce, comment déjà…
Il claqua des doigts, comme si le nom lui échappait.
— Eh bien, ce hussard… Zut, je ne me rappelle même pas comment il se nomme !
— Vladimir Limbach, et vous le savez parfaitement. Vous avez dans vos archives un dossier sur lui contenant des notes extrêmement c-curieuses.
Fandorine montra le dossier en question.
— Commençons donc par Limbach, si vous voulez.
Tsarkov prit la liasse de documents, la feuilleta un instant, tirailla sa barbiche pointue.
— Qui n’ai-je pas dans cette armoire… ? Alors quoi, je suis tenu de me rappeler tout le menu fretin ? Ah oui, le sous-lieutenant Limbach. « Faire une proposition. » Ça me revient.
— B-bravo. En quoi consistait-elle ? Que le gamin cesse d’importuner Mme Lointaine de ses assiduités. Et le gosse s’est montré rétif ?
De plus en plus furieux, le Tsar balança le dossier sur la table.
— Vous vous introduisez chez moi au milieu de la nuit ! Vous montez toute une comédie avec sifflements et coups de pétard ! Vous fouillez dans mes papiers et vous osez par-dessus le marché exiger de moi des explications ! Je n’ai qu’à claquer des doigts pour vous expédier dans l’autre monde.
— Je ne comprends pas pourquoi vous ne l’avez pas encore fait, observa Mister Svist.
— On m’a raconté que vous étiez d’une prodigieuse perspicacité, prononça le Tsar, dents serrées. Mais en fait, vous n’êtes qu’un idiot suffisant et bouffi de prétention ! Il fallait le faire : venir fourrer votre nez chez moi, au Comptoir ! Et pour débiter pareilles foutaises ! Mais sachez bien, monsieur le génie de la police, que…
— Lâchez ce pistolet, ou je tire ! tonna une voix derrière Lipkov.
Dans l’encadrement de la porte donnant sur la salle à manger venait d’apparaître Georges Novimski, son pistolet pointé sur Mister Svist.
— Eraste Pétrovitch, j’arrive à temps !
— Bon Dieu ! Mais qui vous a demandé d’interv…
Fandorine n’eut pas le temps d’achever. Lipkov se retourna vivement et leva la main tenant le Mauser. L’assistant tira le premier, mais l’ancien policier, ayant prévu sa réaction, avait déjà fait un pas sur le côté. Son arme claqua à son tour, un aboiement bref, beaucoup moins bruyant que celui du Nagant. Il y eut un son métallique : la balle frappa un des gonds de la porte, des éclats de bois volèrent, dont un alla se planter dans la joue de Novimski.
Eraste Pétrovitch n’eut pas le choix. Il saisit le Browning dissimulé sous la feuille de papier, et avant que Svist ait eu le temps de presser la détente une seconde fois, il tira à coup sûr, dans la nuque. L’opération qui jusqu’alors marchait si bien venait de tourner en un clin d’śil à la catastrophe…
Tué net, Lipkov heurta l’armoire et glissa sur le sol. Ses doigts se desserrèrent, laissant échapper le pistolet.
Le sieur Tsarkov, quant à lui, fit preuve d’une vivacité inattendue. Il releva les deux pans de sa robe de chambre et, poussant un cri farouche, prit son élan et sauta droit dans la fenêtre. Les grands rideaux se balancèrent, les vitres tintèrent, et le maître des élégances moscovites disparut dans l’obscurité nocturne. Au lieu de se lancer à sa poursuite, Fandorine se précipita auprès de Georges.
— Vous n’êtes pas blessé ?
— Le destin protège l’artiste, répondit Novimski en ôtant d’un coup sec l’écharde de sa joue sanguinolente. C’est en rapport avec la question du fatum…
Le soulagement qu’éprouva Fandorine se mua tout aussitôt en colère.
— Pourquoi êtes-vous revenu ?! Vous avez tout gâché !
— Mes poursuivants s’étaient dispersés le long de la rive, et j’ai pensé de mon devoir de m’assurer que tout allait bien pour vous. Je n’avais pas l’intention de vous importuner… La porte était grande ouverte, on entendait des éclats de voix… Je suis simplement entré jeter un coup d’śil. Or, que vois-je ? Ce type qui braque une arme sur vous, qui va tirer. Mais pourquoi suis-je là à me justifier ? s’emporta à son tour Novimski. Je vous ai sauvé la vie, et vous…
Quel sens y avait-il à se quereller ? Eraste Pétrovitch se contenta de grincer des dents. Après tout, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il savait bien qui il emmenait avec lui !
Il courut au perron, mais le Tsar, bien entendu, s’était déjà évanoui dans la nature. Lui donner la chasse dans le parc, au milieu des ténèbres, était une tâche perdue d’avance.
De retour dans le cabinet de travail, Fandorine téléphona à Soubbotine à son domicile – Dieu merci, le règlement en vigueur imposait que tout fonctionnaire de la police judiciaire disposât chez lui d’un appareil. Il lui raconta brièvement ce qui venait de se passer. Sergueï Nikiforovitch promit d’envoyer des policiers depuis le commissariat le plus proche, celui de la 4e rue Mechtchanskaïa, et de se déplacer en personne.
— Allez-vous-en, dit Eraste Pétrovitch à l’assistant. Mais, pour l’amour de Dieu, par un autre chemin : prenez du côté de l’avenue. Les « pinschers » vont certainement rappliquer ici plus vite que la police.
— Je n’y songe même pas.
Novimski avait noué un immense mouchoir autour de sa joue et ressemblait ainsi encore plus au chevalier à la Triste Figure.
— Que je vous abandonne ici tout seul ? Jamais !
Ah, Massa, comme tu me manques, pensa Eraste Pétrovitch avec mélancolie.
Si étrange qu’il puisse paraître, ce fut la police qui arriva la première. Mais peut-être n’y avait-il rien là de surprenant : on peut supposer que les « pinschers » avaient rencontré le Tsar sur le chemin de la maison, et que celui-ci les avait entraînés loin du danger. Il était difficile d’imaginer Avgust Ivanovitch dans le rôle du général menant ses troupes à l’assaut d’une position fortifiée.
Pour ne pas perdre de temps en attendant les renforts – ou les attaquants, peu importait – Fandorine avait ordonné à son piètre lieutenant de surveiller les abords de la villa, tandis que lui-même s’attelait à un examen plus minutieux des archives. A l’arrivée de Soubbotine (qui arriva en calèche environ une demi-heure après les policiers du coin), son plan d’action futur était plus ou moins arrêté.
— J’ai deux questions, dit Eraste Pétrovitch au policier au cours de l’entretien qu’ils eurent en tête à tête, après lui avoir au préalable exposé les faits. Un : où rechercher le Tsar ? Deux : que faire de ça ?
Il hocha la tête en direction des armoires américaines.
— Vous voulez ma perte ? Je ne prendrai pas les dossiers. Il y a là la moitié de Moscou, y compris ma hiérarchie presque au complet. Cela ne m’étonne pas. Le monde et les gens qui y vivent ne sont pas parfaits, je le sais depuis longtemps. Le Seigneur Dieu tôt ou tard récompense chacun selon ses actes.
Le conseiller titulaire désigna du menton le cadavre de Mister Svist, qu’on avait déjà couché sur une civière, mais point encore chargé dans la voiture de police.