Выбрать главу

— Alors voilà, Eraste Pétrovitch. Mieux vaut que vous emportiez chez vous cette dynamite. Elle y sera plus en sûreté. Dans le procès-verbal de perquisition, j’écrirai que les armoires étaient vides. En ce qui concerne M. Tsarkov, nous ne le reverrons plus en ville. Il n’est pas idiot et comprend fort bien qu’on lui eût pardonné n’importe quelles frasques, mais pas la perte de pareilles archives. Considérez que le Tsar est parti en exil volontaire et a renoncé au trône.

— Moi, en revanche, je n’ai pas renoncé à lui mettre la main dessus, déclara Fandorine d’un ton orageux, vexé par l’échec de l’opération. Je retrouverai notre Avgust Ivanovitch, dussé-je aller le dénicher sous terre.

— Mais où irez-vous le chercher ? La terre est grande.

Eraste Pétrovitch montra une pile de dossiers.

— Le consortium de notre ami possède trois filiales : à Saint-Pétersbourg, à Varsovie et à Odessa. Le Tsar y a ses propres gens, ses propres intérêts financiers. Noms et adresses, tout figure ici. Je suis certain qu’il va se replier dans l’une de ces trois v-villes. Ne me reste plus qu’à repérer la direction exacte que prendra le criminel : nord, ouest ou sud.

— La repérer ? Mais comment ?

— Ne vous inq-quiétez pas. Le travail de déduction est fait pour ça. Je saurai repérer notre homme et le ramener comme un gentil petit garçon, promit Fandorine avec un sourire rêveur, savourant à l’avance la tâche dans laquelle il pourrait s’absorber complètement.

1. Ivan Dimitriévitch Poutiline (1830-1893), chef de la police judiciaire de Saint-Pétersbourg, fit le récit de ses enquêtes dans un ouvrage publié en 1889 sous le titre Quarante Ans au milieu des brigands et des assassins.

Le retour

Il rentra à Moscou le premier jour de novembre. Les mains vides, certes, mais presque entièrement guéri.

Fandorine n’avait tenu sa promesse qu’à moitié. Il avait correctement déterminé la ville où Tsarkov s’était réfugié : Varsovie. L’entreprise d’Avgust Ivanovitch y était plus solidement implantée qu’à Saint-Pétersbourg ou à Odessa. Qui plus est, en cas de désagréments, la frontière se trouvait à deux pas. Le Tsar utilisa du reste cette issue de secours dès qu’il eut vent de l’arrivée dans la capitale du gouvernorat général d’un certain monsieur à cheveux blancs, fort bien renseigné sur tous les contacts du Moscovite en fuite.

La poursuite reprit à travers toute l’Allemagne pour s’achever au port de Hambourg. Fandorine arriva tout juste vingt minutes trop tard, et ne vit que l’arrière du paquebot à bord duquel le Tsar aux abois se carapatait en Amérique. Sous le coup du dépit, il voulut acheter un passage sur le prochain bateau en partance. Arrêter l’émigrant à New York eût été un jeu d’enfant : il lui suffisait de télégraphier à l’agence Pinkerton pour que le visiteur fût accueilli au débarcadère et qu’on ne le lâchât plus des yeux jusqu’à son arrivée.

Mais l’ardeur qui avait animé Eraste Pétrovitch durant tous ces derniers jours commençait à se dissiper. Le jeu n’en valait pas la chandelle. La demande d’extradition traînerait durant de longs mois, l’issue en était incertaine. En fin de compte, le Tsar lui-même n’avait tué personne, l’exécuteur et unique témoin des faits était mort, prouver la participation du suspect à un crime commis à l’autre bout du monde serait pratiquement impossible. Et même si Tsarkov était extradé, on pouvait être sûr que personne à Moscou ne s’aventurerait à le juger. Les autorités de la ville n’avaient nul besoin d’un procès scandaleux accompagné d’inévitables révélations. Si Fandorine parvenait à ramener Tsarkov dans l’ancienne capitale, personne ne s’en réjouirait.

Eraste Pétrovitch revenait l’esprit rafraîchi par ces quelques jours de course-poursuite, et quarante-huit heures passées dans un compartiment l’aidèrent à mettre de l’ordre dans ses pensées et ses sentiments. Il semblait qu’il fût prêt à présent à revenir à une vie où raison et dignité occupaient la première place.

C’était une profonde erreur que de croire qu’un homme intelligent pût l’être en toute chose. Il était intelligent dans les matières qui réclamaient de l’esprit, mais dans les sujets touchant au cśur il était infiniment stupide. Eraste Pétrovitch avait reconnu sa sottise, il s’était couvert la tête de cendres, et avait la ferme intention de se corriger.

Qu’étaient, au fond, l’intelligence et la sottise ? La même chose que la maturité et l’infantilisme. Dans cette histoire absurde, il s’était constamment conduit comme un enfant. Or il fallait se comporter en adulte. Restaurer des relations normales avec Massa. Cesser de bouder Elisa, qui n’y était pour rien. Elle était ce qu’elle était, une femme hors du commun, une grande actrice, et si elle ne l’aimait pas, personne n’y pouvait rien changer. Le cśur, comme on dit, ne se commande pas. Et au reste, le cśur d’une actrice sait-il seulement aimer ? D’une manière ou d’une autre, Elisa méritait d’être traitée avec respect et cohérence. Sans regards puérils jetés à la dérobée, sans vexations idiotes, sans jalousie à laquelle il n’avait aucun droit.

Au sortir de la gare Alexandre, il s’en fut directement au théâtre, où devait justement se dérouler une répétition. Fandorine savait par les journaux que durant son absence les Deux Comètes avaient été jouées deux fois, et remportaient un triomphe. On louait énormément le talent de Mme Altaïrskaïa-Lointaine, on manifestait un même enthousiasme pour son partenaire, partout désigné comme « l’authentique Japonais M. Gazonov ». Les critiques notaient avec satisfaction que le prix des places était devenu plus abordable, depuis que la valeureuse police moscovite avait enfin réussi à démanteler le réseau des spéculateurs de théâtre. L’astucieux Noé Stern avait repoussé de deux semaines la représentation suivante de sa « pièce orientale » – à l’évidence pour entretenir l’effervescence autour du spectacle.

Eraste Pétrovitch gravit l’escalier menant à la salle de spectacle, l’âme tout à fait en repos. Cependant une surprise l’attendait au foyer : Elisa s’y trouvait, qui faisait les cent pas. A la vue de sa svelte silhouette, la taille prise dans une large ceinture, son cśur se serra, mais un bref instant seulement, ce qui était bon signe.

— Bonjour, dit-il avec douceur. Pourquoi n’êtes-vous pas à la répétition ?

Les joues de la jeune femme se colorèrent de rose.

— Vous… ? Vous avez été absent si longtemps !

— J’ai voyagé en Europe, pour affaires.

Il pouvait être content de lui : voix posée et amicale, sourire bienveillant, aucun bégaiement. Elisa paraissait beaucoup plus émue que lui.

— Oui, Massa m’a dit que vous lui aviez laissé une lettre et que vous étiez parti… Et vous avez écrit aussi à Novimski. Pourquoi à lui, au juste ? C’est étrange…

Elle disait une chose, mais semblait en penser une autre. Elle le regardait comme si elle voulait lui parler d’un sujet précis, sans pouvoir s’y décider.

Des cris leur parvinrent de la salle. Eraste Pétrovitch reconnut la voix du metteur en scène.

— Pourquoi Noé Noévitch pousse-t-il des jurons ? demanda Fandorine avec un léger sourire. Auriez-vous commis une faute, pour qu’il vous ait flanquée à la porte ?

Il avait fait mine de ne pas remarquer son trouble. Il ne souhaitait pas se laisser prendre à ces ruses de comédien. Sans doute Elisa, avec son instinct tout féminin, avait-elle senti qu’il avait changé et réussi à se dépêtrer de sa toile, et à présent cherchait-elle à l’attirer de nouveau dans son monde mouvant et incertain. Telle était la nature de l’artiste : elle ne pouvait s’accommoder de la perte d’un admirateur.

Mais Elisa adopta le même ton badin :

— Non, je suis sortie de mon propre chef. Un nouvel incident s’est produit chez nous. Quelqu’un a encore écrit dans les Tables de la loi à propos de bénéfice.