Fandorine ne comprit pas tout de suite de quoi il était question. Puis il lui souvint qu’au moment où il avait fait connaissance avec la troupe, au début du mois de septembre, une mystérieuse inscription était apparue dans le livre sacré : avant on ne savait quelle représentation à bénéfice ne restait plus que tant d’unités. Stern s’était alors indigné de ce qu’il qualifiait de « sacrilège ».
— La même plaisanterie répétée d-deux fois ? C’est idiot.
Je recommence à bégayer, songea-t-il. Peu importe. C’est signe que la tension retombe.
— Non pas deux mais trois.
Les yeux d’Elisa, comme à l’habitude, étaient posés sur lui et en même temps semblaient regarder ailleurs.
— Il y a un mois quelqu’un avait déjà laissé un autre message semblable. La première fois, il parlait de huit unités, la deuxième, c’était sept, et aujourd’hui, on ne sait pourquoi, cinq. Il faut croire que notre plaisantin s’embrouille dans ses comptes…
Et de nouveau Fandorine eut le sentiment qu’elle pensait à autre chose que ce dont elle l’entretenait.
— Ce serait la troisième fois ?
Il se rembrunit.
— Pour une plaisanterie, même stupide, c’est un p-peu trop. Je vais demander à Noé Noévitch de me montrer les Tables.
— Au fait, vous savez ? dit soudain Elisa. On m’a fait une proposition.
— Laquelle ? demanda-t-il, bien qu’il l’eût tout de suite deviné.
Ah, ce cśur, ce cśur ! Il pensait avoir mis les choses au point avec lui, et il le trahissait malgré tout, battant tout à coup la chamade.
— Une demande en mariage.
Il se força à sourire.
— Et qui est le téméraire ?
Tu as tort d’ironiser, tes propos sont blessants !
— Andreï Gordéiévitch Aguilev.
— A-ah ! Eh bien, que dire ? L’homme est sérieux. Et jeune.
Pourquoi ai-je dit « jeune » ? J’ai l’air de me plaindre d’être trop vieux !
Ainsi, voilà ce qu’elle brûlait de lui dire. Aurait-elle l’intention de lui demander conseil ? Alors là, non, serviteur, madame !
— C’est un beau parti. Acceptez.
Cette phrase-là en revanche sonnait bien.
Le visage de la jeune femme se fit si malheureux qu’Eraste Pétrovitch se sentit honteux. Il avait encore réagi malgré tout comme un gamin. Un adulte eût procuré satisfaction à la dame : il eût feint la jalousie, tout en restant intérieurement imperturbable.
L’actrice et le millionnaire – c’était le couple idéal. Le talent et l’argent, la beauté et l’énergie, le sentiment et le calcul, la fleur et la pierre, la glace et la flamme. Aguilev ferait d’elle une « star » nationale, sinon internationale, et elle, par reconnaissance, transformerait la vie arithmétique de l’entrepreneur en une fête illuminée de feux d’artifice.
Il bouillait intérieurement.
— P-pardonnez-moi, mais il est temps pour moi.
— Vous repartez ? Vous n’entrez pas dans la salle ?
— J’ai une affaire à régler. Je l’avais totalement oubliée. Je repasserai demain, dit-il d’une voix hachée.
Il convient de travailler encore sur soi. Self-control, sang-froid, discipline. Et c’est très bien qu’elle se marie. Conseil et amour. Maintenant, au moins, tout est vraiment fini, murmurait Fandorine en descendant l’escalier. Mais au fait, qu’étais-je venu faire ?
Ses idées s’embrouillaient.
Tant pis, plus tard. Tout le reste, plus tard.
QUATRE UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE
Quelle gourde !
« C’est un beau parti. Acceptez ! » Avec quelle indifférence il avait prononcé ces mots !
Quelle gourde ! Elle attendait depuis tant de jours cette conversation, s’imaginant toutes sortes de scènes mélodramatiques. Elle lui annonçait son mariage à venir, il devenait d’une pâleur de mort, puis se lançait dans un discours passionné et brûlant. Elle lui répondait : « Mon chéri, mon infiniment aimé, si seulement vous saviez… », et elle s’arrêtait là, ménageant un silence. Après quoi, un tremblement des lèvres, une larme au bord des cils, de la douleur dans les yeux et un sourire sur la bouche. Elisa s’était même regardée dans une glace, pour voir l’effet produit. Le résultat était impressionnant. La part artiste de son âme avait retenu l’expression du visage pour une utilisation future. Mais la douleur était vraie, et les larmes d’autant plus.
Mon Dieu, mon Dieu, comme il avait été absent longtemps ! Elle s’était inventé cet amour, qui n’avait jamais existé. Quand un homme aime, il est impossible qu’il ne sente pas qu’on a désespérément, follement besoin de lui. Peu importe ce qu’on a pu dire, ou la manière dont on s’est comporté. Les mots, ce ne sont jamais que des mots, et les actes sont souvent impulsifs.
Il ne pouvait y avoir qu’une seule explication. Il ne l’aimait pas et ne l’avait jamais aimée. C’était d’un trivial ! Pour parler comme Sima, « les hommes ne veulent qu’une chose de nous, les femmes ». Cette chose, M. Fandorine l’avait obtenue, il avait satisfait sa vanité de mâle, ajouté à son tableau de chasse donjuanesque une actrice célèbre, et n’avait besoin de rien de plus. Il était naturel qu’il eût accueilli avec soulagement la nouvelle de son prochain mariage.
Elle avait été stupide d’attendre son retour, comme si cela eût pu changer quoi que ce fût. Il suffisait de se rappeler comment Eraste s’était conduit ce soir de cauchemar où Limbach était mort. Pas une parole de sympathie, pas une caresse amicale, rien. Quelques questions bizarres, posées d’un ton froid et hostile. Et ensuite, avant la répétition… Elle était toute pleine de tendresse, prête à s’ouvrir à lui, et il ne s’était même pas approché.
Sans nul doute, comme beaucoup d’autres, il la réprouvait. Il devait penser qu’à force de coquetterie elle avait mené à la folie le pauvre jeune homme, qui pour finir s’était donné la mort.
Le plus atroce était qu’il lui était impossible de raconter la vérité. A personne. Et encore moins à l’homme dont l’opinion et l’intérêt lui étaient plus nécessaires que tout…
Le quatrième coup porté par Gengis Khan avait été le plus cruel.
Elisa n’avait pas vu l’entrepreneur de théâtre Fourchtatski ni le ténor Astralov mourir sous ses yeux. Si elle était bien entrée dans la loge où gisait le cadavre d’Emraldov, elle ne savait pas encore à ce moment qu’il avait été empoisonné. Cette fois-ci en revanche, la mort, violente, brutale, s’était présentée à elle dans toute sa sanglante ignominie, dans toute sa soudaine férocité. Quel spectacle ! Et l’odeur, l’odeur animale et écśurante de la vie s’écoulant des entrailles ! Tout cela ne s’oublie pas.
Avec quel sadisme le khan avait choisi son moment ! Comme si Satan lui-même lui avait soufflé quand il la prendrait le plus au dépourvu, toute à la joie d’exister, le cśur en fête, ouverte au monde entier.
Une première, c’est un jour très particulier. Quand le spectacle est réussi, que vous avez bien joué, que le public vous a appartenu tout entier, sans réserve… rien ne se peut comparer à ça, aucun plaisir d’aucune sorte. Se sentir la plus aimée, la plus désirée !… Ce soir-là Elisa, pareille à son héroïne japonaise, se sentait comme une comète volant à travers ciel.
Elle vivait son rôle, mais en même temps sa vue et son ouïe avaient leur existence propre, et continuaient d’épier le public. Elisa voyait tout, et même ce qu’il est impossible de voir : les ondes irisées d’empathie et d’émerveillement qui oscillaient au-dessus des rangées de fauteuils. Elle avait aperçu également Eraste, installé dans la loge des visiteurs importants. Tant qu’Elisa était sur scène, il gardait presque constamment les yeux collés à ses jumelles, et elle en éprouvait une excitation encore plus grande. Elle voulait être belle pour tous, mais pour lui plus encore que pour tout autre. En ces instants-là, Elisa se sentait comme une magicienne jetant sur la salle d’invisibles sortilèges – et c’est bien ce qu’elle était.