Elle repéra aussi ses admirateurs habituels. Certains étaient venus spécialement de Saint-Pétersbourg pour assister à la première. Mais Limbach n’était pas là. Le fait lui parut étrange. Sans doute avait-il écopé encore une fois des arrêts de rigueur. Comme c’était ennuyeux ! Elle était certaine que le sous-lieutenant serait venu ce jour-là la féliciter, et c’était l’occasion de lui fixer un rendez-vous. Pas pour des sottises, mais pour avoir avec lui une conversation sérieuse. S’il était un paladin et un chevalier, qu’il débarrasse la dame de son cśur du dragon qui la tourmentait, du monstre maudit !
Le monstre, bien entendu, se trouvait lui aussi dans la salle. Il était arrivé exprès en retard pour attirer l’attention sur lui. Le khan Altaïrski était entré durant la scène où elle dansait, et s’était campé ostensiblement sur le seuil, sa silhouette carrée, nettement dessinée, lui donnant une allure de Méphistophélès. Dans la lueur rougeâtre de la veilleuse allumée au-dessus de la porte, sa calvitie luisait, nimbée de pourpre, comme la tête du diable. Le règlement de l’Arche de Noé voulait qu’on ne laissât entrer personne une fois le spectacle commencé, aussi le terrible individu n’eut-il guère le loisir de plastronner longtemps. Un ouvreur accourut, qui demanda au retardataire de sortir. Elisa vit là un bon présage : rien ne viendrait assombrir cette première. Mon Dieu, comme elle se trompait…
Après la représentation, durant le banquet, elle s’octroya une faveur : elle étreignit Eraste, lui donna un baiser et, l’appelant « mon chéri », lui demanda à voix basse pardon pour ce qui s’était passé. Il n’avait certes rien répondu, mais à cet instant-là il l’aimait – Elisa l’avait senti ! Tous l’aimaient ! Quant au discours inspiré qu’elle avait prononcé à l’improviste, évoquant le mystère du théâtre, il avait remporté un incroyable succès. Faire impression sur ses propres confrères comédiens (et plus encore ses consśurs), c’est quelque chose qui compte !
Quand Aguilev lui avait demandé de sortir « pour l’entretenir d’un sujet important », elle avait compris sur-le-champ qu’il voulait parler d’une déclaration d’amour. Et elle l’avait suivi. Parce qu’elle voulait entendre comment il s’y prendrait, lui si intelligent, si pondéré, devant qui Stern lui-même frétillait comme un toutou. Il lui avait offert une rose, un objet compliqué, résultat d’une manipulation technique. Drôle d’homme !
Andreï Gordéiévitch l’avait étonnée. Il n’avait point du tout parlé de sentiments.
— Epousez-moi, lui assena-t-il, la porte à peine franchie. Vous ne le regretterez pas.
Et de la fixer de ses yeux qui ne souriaient jamais, avec l’air de dire : « A quoi bon gaspiller des mots, la question est posée, j’attends une réponse. »
Mais, bien entendu, elle ne le laissa pas s’en tirer si facilement.
— Vous êtes tombé amoureux de moi ?
Elle marqua une ombre de sourire à la commissure de ses lèvres, et haussa les sourcils, très légèrement. Comme si elle était sur le point de pouffer de rire.
— Vous ? Comme dirait Stanislavski, « je n’y crois pas » !
Aguilev entreprit de fournir des détails, comme s’il se fût trouvé à un conseil de direction ou d’administration :
— A dire vrai, j’ignore ce qu’on a à l’esprit quand on parle d’amour. Il est probable que chacun entend cette notion à sa manière. Mais vous faites bien de poser la question. L’honnêteté est une condition sine qua non à cette longue et féconde collaboration qu’on nomme « mariage ».
Il s’épongea le front d’un mouchoir. A l’évidence, partager ses sentiments était un exercice bien difficile pour le millionnaire.
— J’aime par-dessus tout l’affaire à laquelle je me consacre. Je donnerais ma vie pour elle. Vous m’êtes nécessaire, en tant que femme, et en tant que grande actrice. A nous deux, nous renverserons des montagnes. Donnerais-je ma vie pour vous ? Sans aucun doute. Vous aimerais-je encore si vous cessiez de présenter un intérêt pour mon affaire ? Je ne sais pas. Je vous le dis en toute honnêteté, car sans honnêteté…
— Vous l’avez déjà expliqué, glissa Elisa en s’appliquant de toutes ses forces à ne pas éclater de rire. Quand vous avez donné la formule du mariage.
Ils longeaient le couloir de l’étage des artistes, et n’étaient plus qu’à quelques pas de sa loge.
— Je ne vous offre pas seulement ma personne.
Aguilev la prit par le bras et s’arrêta.
— C’est le monde entier que je déposerai à vos pieds. Il sera tout à nous, à moi comme à vous. Il s’emploiera à vous aimer, et moi, je m’emploierai à le traire.
Elle crut avoir mal entendu.
— Comment cela, « le traire » ?
— Comme une vache, en pressant les pis. Et nous boirons le lait ensemble.
Ils reprirent leur chemin. L’humeur d’Elisa s’était soudain modifiée. Elle n’avait plus le cśur à rire, ni à se moquer d’Aguilev.
Et si c’était Dieu qui me l’envoyait ? songeait-elle. Pour me sauver d’un terrible péché. Car je m’apprête finalement, par peur et par égoïsme, à risquer la vie d’un gamin amoureux. Andreï Gordéiévitch n’est pas un blanc-bec. Il saura défendre sa promise.
Elle tourna la poignée de la porte et s’étonna que la pièce fût close.
— L’homme de ménage a dû fermer. Je vais prendre la clef au tableau.
Le millionnaire attendait sa réponse, patiemment, avec un calme, eût-on dit, parfait.
— Il y a une difficulté, dit Elisa, sans lever les yeux, quand elle fut de retour. Officiellement, je suis déjà mariée.
— Je sais, on m’en a fait état. Votre mari, le khan Altaïrski, capitaine de la garde à la retraite, refuse de vous accorder le divorce.
Aguilev haussa une épaule.
— C’est un problème, mais tout problème possède une solution. Un problème très difficile peut avoir une solution très coûteuse, mais il s’en trouve toujours une.
— Vous pensez vous en tirer avec lui en l’achetant ?
Mais en fait ? Gengis Khan est habitué à vivre sur un grand pied, il aime le luxe… Non, il refusera. La haine, chez lui, l’emporte sur la cupidité…
— Vous n’obtiendrez rien, prononça-t-elle tout haut.
— Cela ne se peut pas, répondit-il avec assurance. J’obtiens toujours quelque chose. Et d’ordinaire précisément ce que je cherche à avoir.
Elisa se rappela les rumeurs qui circulaient dans la troupe : sur les moyens énergiques et impitoyables que ce fils de marchand mettait en śuvre pour atteindre à une immense richesse. A coup sûr, il en avait vu de toutes les couleurs déjà, et devait avoir surmonté quantité d’obstacles et de dangers. Un homme solide ! Qui n’irait pas lancer des paroles en l’air. Voilà à qui, sans doute, il serait possible de révéler la vérité sur Gengis Khan…
— Je m’occuperai de la question de votre liberté juridique sitôt que j’en aurai reçu le droit, à titre de fiancé.
Il lui prit à nouveau la main, et la regarda comme s’il hésitait à la porter à ses lèvres. Il ne la baisa pas cependant, et se contenta de la serrer.
— Je dois réfléchir à tout cela… Comme il convient, dit-elle d’une voix faible.
— Naturellement. Toute décision importante a besoin d’être pesée et repesée. Trois semaines vous suffisent-elles pour cette réflexion ?