Il avait lâché sa main, comme un objet qu’il n’eût pas été encore en droit de posséder.
— Pourquoi trois semaines exactement ?
— Vingt et un jours. Ce nombre me porte chance.
Pour la première fois depuis qu’Elisa le connaissait, Andreï Gordéiévitch sourit. Elle n’en fut pas moins frappée que si le soleil eût soudain paru dans le ciel au beau milieu d’une nuit profonde.
A cet instant seulement, elle sentit son cśur tressaillir.
Ce n’était pas un arithmomètre ! C’était un être vivant ! Il faudrait l’aimer. Et s’il lui venait l’envie d’avoir des enfants ? Après tout, cette « féconde collaboration que l’on nomme mariage » était en effet susceptible de porter des fruits. Les millionnaires désirent toujours avoir des héritiers.
— Bien. Je vais y penser.
Elisa tourna la clef, ouvrit la porte, et aussitôt une odeur de mort lui sauta aux narines. Elle poussa un cri et ferma très fort les yeux, mais ils avaient eu le temps de percevoir le message sanglant que lui adressait le monstre. Il disait : « Tu es mienne. Quiconque osera s’approcher de toi périra d’une mort atroce. »
Personne, à part elle, ne comprit ni ne pouvait comprendre ce qui s’était passé en réalité. Gengis Khan, comme à son habitude, avait tout manigancé avec une ingéniosité diabolique. Tout le monde autour d’elle s’exclamait, parlait de suicide et plaignait le pauvre garçon dont l’amour avait égaré l’esprit. Elle avait droit à des paroles de compassion, mais qui, pour la plupart, sonnaient faux, tandis qu’on la dévisageait avidement comme si elle avait quelque chose de changé. Noé Noévitch, lui aussi passablement horrifié, lui avait soufflé à l’oreille : « Eh bien, Elisa, je te félicite. Le suicide d’un admirateur, c’est bien le plus haut compliment que puisse recevoir une actrice. A la prochaine représentation, les places seront prises d’assaut. » Il y a quelque chose d’effrayant tout de même chez un homme à ce point possédé par le théâtre.
Elle était assise au foyer, attendant d’être appelée par l’enquêteur. Sima lui donnait des gouttes, Vassia l’enveloppait d’un châle. En apparence, Elisa se comportait comme le réclamaient la situation et sa nature de comédienne : elle sanglotait de manière modérément disgracieuse, tremblait des épaules, se tordait les mains, appuyait sur ses tempes, etc. Mais ses pensées étaient celles d’une femme et non d’une actrice. A dire vrai, elle n’en ressassait qu’une seule, obsédante : Tu n’as pas le choix, tu dois épouser cet homme que tu n’aimes pas. S’il était quelqu’un au monde en mesure de la sauver de ce suppôt du diable, c’était bien Aguilev, avec ses millions, son assurance, son énergie.
Avec quelle tristesse elle avait regardé Eraste, tandis qu’il lui posait ses questions, s’employant à débrouiller un mystère dont elle était la seule à connaître la clef. Fandorine était magnifique. Lui seul avait conservé son sang-froid, quand tous les autres criaient et couraient en tous sens. Tous, d’instinct, s’étaient mis à lui obéir. Comment en eût-il été autrement ? Il y avait chez lui une telle autorité naturelle ! Celle-ci avait toujours été perceptible, mais elle s’était particulièrement révélée en cet instant de crise. Ah ! si seulement, comme Aguilev, il avait eu du pouvoir et de l’influence ! Mais Eraste était juste un « voyageur », un solitaire. Il n’aurait su avoir raison de Gengis Khan. En tout cas, pour rien au monde elle ne se fût résolue à mettre la vie de Fandorine en danger. Qu’il vive, qu’il écrive des pièces. Se marier avec Andreï Gordéiévitch, c’était le moyen non seulement de se sauver, mais de sauver aussi Eraste ! Si le khan, avec son omniscience diabolique, avait vent d’une liaison entre elle et le dramaturge, c’en était fini de celui-ci. Elle devait se tenir à distance de Fandorine, même si elle n’avait qu’une seule envie : coller son visage contre sa poitrine, se cramponner à lui, se cramponner de toutes ses forces, et ne plus penser à ce qui pouvait advenir.
Ce désir coupable devint presque intolérable à la suite d’une longue conversation avec le Japonais.
Un soir, après la répétition (c’était le 17 octobre, un lundi), elle avait demandé à Massa de la raccompagner à l’hôtel. Elle n’avait pas envie de rentrer en auto, car le temps était splendide, bien qu’on fût en automne, mais elle redoutait de se promener seule : elle croyait voir surgir l’ombre de Gengis Khan à chaque coin de rue. Elle était effrayée également à l’idée de passer la soirée dans une chambre vide, et la nuit sans pouvoir dormir. Et puis elle avait envie aussi de parler un peu de lui.
La conversation entamée en chemin se prolongea après le dîner à la Mansarde, puis dans le hall de l’hôtel. Elisa n’invita pas son partenaire à monter dans sa chambre, afin que Gengis Khan, s’il la surveillait, ne conçût pas de soupçons jaloux. Elle n’avait pas le droit d’exposer la vie du bon « Mikhaïl Erastovitch ». Elle l’appréciait beaucoup, et même de plus en plus. Son sympathique accent, un peu zézayant eût-on dit, ne lui semblait pas ridicule – au bout de cinq minutes, elle cessait de remarquer que Massa prononçait de travers certains sons de la langue russe. Mais le Japonais s’était révélé non seulement un comédien de talent, mais aussi un homme extrêmement agréable. Eraste avait beaucoup de chance de l’avoir pour ami.
Ah ! combien de choses nouvelles et importantes Elisa avait apprises grâce à lui, concernant son bien-aimé ! Elle n’avait même pas vu la nuit s’écouler. Après le restaurant, ils étaient arrivés au Louvre à minuit passé, s’étaient installés dans des fauteuils confortables, avaient commandé du thé (et des vatrouchki pour Massa) puis avaient parlé, parlé. Quand ils avaient regardé autour d’eux, le jour était déjà levé. Elle était montée à sa chambre, avait fait un brin de toilette, changé de vêtements, après quoi ils avaient pris ensemble leur petit déjeuner au buffet de l’hôtel, et l’heure était venue de retourner à la répétition.
Jamais Elisa n’avait encore parlé à personne avec tant de franchise et de confiance. Qui plus est, de sujets qui la tourmentaient plus que tout. Quel plaisir de converser avec un homme qui ne vous regardait pas avec concupiscence, ne cherchait pas à se mettre en avant ni à impressionner. Vassia Innokentov n’appartenait pas, lui non plus, à la race des coureurs de jupons, mais à celle des amis, cependant sa conversation n’était guère des plus passionnantes. Il ne soutenait pas la comparaison avec le Japonais, dont il n’avait ni l’intelligence, ni l’expérience de la vie, ni la finesse d’observation.
La nuit avait filé sans qu’ils y prissent garde, parce qu’ils avaient parlé d’amour.
Massa s’était abandonné à de longues confidences sur son « maître » (c’est ainsi qu’il nommait son père adoptif), montrant combien celui-ci était noble, talentueux, intrépide et plein d’esprit.
— Il vous aime, avait dit le Japonais, et cela le met à la torture. La seule chose qu’il redoute au monde, c’est l’amour. Parce que celles qu’il a aimées ont péri. Et il se sent coupable de leur mort.
En cet endroit Elisa avait tressailli. Comme cette situation ressemblait à la sienne !
Elle avait alors posé des questions.
Massa répondit qu’il n’avait jamais vu la première femme qu’avait aimée et perdue son « maître ». C’était il y avait très longtemps. Mais il avait connu la seconde. C’était une histoire très, très triste, qu’il ne voulait pas se rappeler, parce que alors il pleurerait.
Cependant il l’avait racontée malgré tout : un récit exotique et surprenant, dans l’esprit de la pièce des Deux Comètes. Il se mit à pleurer bel et bien, et Elisa pleura elle aussi. Pauvre Eraste Pétrovitch ! Comme le destin avait été cruel avec lui !