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— Ne jouez pas avec lui aux jeux auxquels se livrent si souvent les femmes, lui dit Massa. Il ne s’y prête pas. Je comprends bien que vous êtes une comédienne. Vous ne pouvez faire autrement. Mais si vous n’êtes pas sincère avec lui, vous le perdrez. Pour toujours. Ce serait très triste pour lui et, je pense, pour vous. Car des hommes comme mon maître, vous n’en rencontrerez nulle part ailleurs, même si vous deviez vivre cent ans encore et, durant ces cent ans, garder votre beauté.

A ce moment, elle se sentit très mal. Elle éclata en sanglots, sans se soucier du spectacle qu’elle offrait.

— Maintenant vous ne ressemblez pas à une actrice, observa le Japonais en lui tendant un mouchoir. Mouchez-vous, autrement vous aurez le nez tout boursouflé.

— Comment ? nasilla Elisa, qui n’avait pas compris le mot « bouloussoufolé ».

— Tout rouge. Comme une prune. Mouchez-vous, allez ! Voilà, comme ça, très bien… Vous allez aimer mon maître ? Vous lui direz demain que votre cśur n’appartient qu’à lui ?

Elle secoua la tête et de nouveau fondit en larmes.

— Pour rien au monde !

— Pourquoi ?!

— Parce que je l’aime. Parce que je ne veux pas…

« Causer sa perte », voulait dire Elisa.

Massa réfléchit un long moment. Puis enfin il déclara :

— Je pensais bien connaître le cśur des femmes. Mais vous m’avez surpris. « J’aime », mais « je ne veux pas » ? Vous êtes très singulière, Elisa-san. C’est sans aucun doute pour cette raison, d’ailleurs, que le maître est tombé amoureux de vous.

Il passa encore de longues minutes à essayer de la convaincre de ne pas s’obstiner. Cependant plus le Japonais déployait d’éloquence pour peindre les qualités d’Eraste Pétrovitch, plus Elisa se sentait résolue à préserver celui-ci du malheur. Néanmoins, tout ce discours était bien agréable à entendre.

Au matin, quand elle avait croisé Fandorine à la répétition, si blessé dans son orgueil, elle avait eu peur de ne pas réussir à se contrôler. Elle avait même adressé une prière au Tout-Puissant, pour qu’Il l’aidât à surmonter la tentation.

Et Dieu l’avait entendue. Le lendemain, Eraste avait disparu. Parti en voyage.

De ce jour, elle avait poursuivi avec lui en pensée une interminable conversation, se préparant sans cesse à le revoir. Et voilà, ils s’étaient revus…

Elle aussi, bien sûr, pouvait se vanter ! Toutes les phrases qu’elle tenait en réserve s’étaient évaporées de son esprit. « Vous savez, on m’a fait une proposition. » Elle avait gaffé d’entrée de jeu – elle-même avait été effrayée du timbre insouciant de sa voix.

Il n’avait même pas haussé un sourcil. « A-ah ! Eh bien, que dire ? »

Les Japonais, par conséquent, pouvaient se tromper, eux aussi. En définitive, Massa ne connaissait pas son « maître » si bien que ça.

Ou bien il y avait eu de l’amour entre eux, mais cet amour était mort. Ce sont des choses qui arrivent également. Autant qu’on veut.

Au quotidien

Au bout du compte, tout l’élan de chaleur et de sincérité que son désarroi et son soudain mutisme l’avaient empêchée de manifester à Fandorine échut à une tierce personne, certes fort brave mais de piètre importance : Vassia Innokentov. Il était un ami sûr et fidèle, il était bon et réconfortant parfois de pleurer sur son épaule, mais elle eût connu le même résultat en enfouissant son visage dans le pelage de son chien, pour peu qu’elle eût possédé un tel animal.

Vassia sortit de la salle de spectacle une minute après qu’Eraste eut tourné les talons et s’en fut allé. Elisa affichait un air malheureux, ses yeux étaient pleins de larmes. Innokentov se précipita bien entendu vers elle : que se passait-il ? Alors elle lui raconta tout, pour se soulager le cśur.

Enfin non, pas tout, évidemment. Elle se garda bien de parler de Gengis Khan. Mais elle dévoila son drame amoureux.

Elle entraîna Vassia dans sa loge, afin que personne ne vînt les déranger. Elle couvrit son visage de ses mains et à travers ses larmes se mit à parler, en un débit incohérent, toutes digues rompues. Elle aimait un homme, mais elle devait en épouser un autre ; elle n’avait pas d’autre choix, ou plutôt si, mais il était atroce : traîner une existence de cauchemar, pire que la mort, ou bien se livrer à un être avec lequel il lui répugnait de vivre.

Stern, pendant ce temps, travaillait sur scène avec Gazonov le numéro de funambulisme. Massa manquait de grâce. Un héros romantique se doit d’observer une certaine sévérité jusque dans la gesticulation, or le Japonais écartait trop les genoux et les coudes. Les autres acteurs, profitant de l’interruption, s’étaient dispersés chacun dans son coin.

Innokentov l’écoutait, bouleversé, en lui caressant prudemment les cheveux, mais était incapable de saisir l’essentiel.

— De qui parles-tu, Lisonka ? lui demanda-t-il enfin, n’y tenant plus.

Vassia était le seul à l’appeler ainsi : ils se connaissaient depuis le conservatoire. Son visage perplexe respirait la bonté.

— Mais de Fandorine, de qui d’autre ?

Comme si on pouvait aimer un autre homme que lui ! Elle fondit en larmes.

Vassia fronça le sourcil.

— Il a demandé ta main ? Mais pourquoi serais-tu contrainte de l’épouser ? Il est vieux, il a les cheveux tout blancs !

— Imbécile !

Elisa s’était redressée, furieuse.

— C’est toi qui es vieux, et défraîchi ! A trente ans, tu en parais quarante ! Alors que lui… lui…

Et du moment qu’elle commença de parler d’Eraste Pétrovitch, il lui fut impossible de s’arrêter. Vassia ne s’offusqua pas d’être traité de « défraîchi », il n’était pas du genre susceptible, et il y avait en outre belle lurette qu’il pardonnait n’importe quoi à Elisa. Il l’écouta, soupirant, compatissant.

— Si je comprends bien, tu es amoureuse du dramaturge. Mais alors, qui t’a demandée en mariage ? s’enquit-il.

Quand elle lui eut répondu, il émit un sifflement :

— Houla ! C’est bien vrai ? Tu parles d’une histoire !

Tout deux se tournèrent vers la porte qui venait de s’entrebâiller. Le théâtre était constamment traversé de courants d’air.

— Je n’ai pas encore accepté ! Il me reste quatre jours pour réfléchir. Jusqu’à samedi.

— C’est à toi de voir, bien sûr… De décider. Mais tu le sais aussi bien que moi, beaucoup de femmes, surtout des actrices, savent accommoder leur vie d’une manière ou d’une autre. Un mari, c’est une chose, l’amour, c’en est une autre. Toujours la même vieille blague. Alors ne te fais pas tant de mouron, va. Aguilev est riche à millions, il ira loin. Tu seras la patronne du théâtre. Plus haut que Stern !

Oui, Vassia était un véritable ami. Il ne voulait que son bien. Au cours des derniers jours (à quoi bon le cacher) Elisa avait également considéré cette possibilité : donner sa main à Andreï Gordéiévitch, mais réserver son cśur à Eraste Pétrovitch. Mais quelque chose lui soufflait que ni l’un ni l’autre n’accepterait pareil arrangement. C’étaient des hommes trop sérieux, tous les deux.

— Eh ! qui nous écoute là en douce ? s’écria Vassia d’une voix courroucée. Ce n’est pas un courant d’air, je viens de voir une ombre !

La porte bougea légèrement, on entendit des pas : quelqu’un s’éloignait précipitamment sur la pointe des pieds.

Le temps qu’Innokentov se glissât par l’étroit passage entre les fauteuils, le curieux avait réussi à s’éclipser.

— Qui cela pouvait-il être ? demanda Elisa.

— N’importe qui ! Ce n’est pas une troupe de théâtre, c’est un vrai panier de crabes ! Tel prêtre, telle paroisse ! La théorie de la fracture et du scandale prônée par Stern en pleine action ! Eh bien, bravo, maintenant tout le monde va savoir que dans quatre jours tu épouses pareil personnage !