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Noé Noévitch entra dans une rage noire :

— Que fait là cet individu ? Qui l’a laissé entrer ? Mais qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Qui est responsable de l’ordre dans ce théâtre ? hurla-t-il en se tournant vers son assistant.

Celui-ci esquissa un geste d’impuissance, et Stern entreprit alors de déverser sa colère sur l’inconnu, qui venait d’atteindre la scène.

— Qui êtes-vous ? Comment vous permettez-vous… ?

Le jeune homme promena autour de lui un regard circulaire, puis lui glissa dans les mains une carte de visite. Le metteur en scène lut le nom, et se fendit aussitôt d’un large sourire.

— Monsieur Simon ! Chers collègues, nous avons la visite de l’associé de notre très estimé Andreï Gordéiévitch ! Soyez, pour ainsi dire, le bienvenu, cher ami, ajouta-t-il en français.

Les yeux hagards de l’étranger se posèrent sur Elisa. Elle portait la fameuse robe mauve nouée d’une ceinture verte, mais était chaussée de sandales vernies japonaises.

— Madame Lointaine ? s’enquit le malotru d’une voix rauque.

— Oui, monsieur.

Elle avait deviné : Aguilev lui avait envoyé son associé français dans l’espoir qu’il saurait la convaincre de revenir sur sa décision. Un bien singulier messager de l’Amour, dont les manières n’étaient pas moins étranges !

Mais M. Simon se mit alors à vociférer dans un russe parfait :

— Salope ! Criminelle ! Sais-tu bien quel homme tu as assassiné !

Il étendit le bras et lui balança la petite boîte dorée qu’il tenait dans la main. Elle toucha Elisa, tétanisée, en pleine poitrine, puis tomba par terre et s’ouvrit, laissant rouler sur le sol une bague de fiançailles ornée d’un diamant.

L’auteur du scandale, quant à lui, était déjà grimpé sur la scène avec la visible intention de se jeter sur la jeune première à bras raccourcis. Vassia et Georges l’agrippèrent aux épaules, mais il les repoussa brutalement.

— Que se passe-t-il ? Qu’est-il arrivé ? s’écriait-on de toutes parts.

Le tapageur continuait de brailler :

— Allumeuse, garce ! Tu l’as mené en bateau pendant trois semaines, pour ensuite te refuser à lui ! Je hais les femmes comme toi ! Une tueuse ! Tu n’es qu’une tueuse !

Effarée et abasourdie, Elisa recula. Qu’étaient-ce encore que ces extravagances ?

Fandorine et Massa bondirent en même temps sur la scène, chacun par un côté. Ils empoignèrent le fou par les bras, mais plus solidement que ne l’avaient fait Innokentov et Novimski. Eraste Pétrovitch força M. Simon à se tourner face à lui.

— Pourquoi traitez-vous Mme Lointaine de meurtrière ? Expliquez-vous immédiatement !

Placée de côté, Elisa vit le Français battre des paupières.

— Eraste… Pétrovitch ? bredouilla-t-il. Monsieur Massa ?

— Senka-koun ?

Massa relâcha son étreinte.

— Odoroita na !

Il semblait l’avoir reconnu. Et Fandorine à son tour s’exclamait :

— Senia, c’est toi ? Il y a bien dix ans que nous ne nous sommes vus !

— Onze, Eraste Pétrovitch ! Presque onze !

Le Français (mais quel Français était-ce là, s’il s’appelait Senia ?) serra la main à Fandorine, et échangea des courbettes avec Massa, en se penchant très bas, presque jusqu’à terre. Tout cela était énigmatique au plus haut point.

— J’étais persuadé que tu étais à Paris… Mais attends, nous verrons tout ça plus tard. Dis-moi, que s’est-il passé ? Pourquoi voulais-tu te jeter sur M-Mme Lointaine ?

Le jeune homme lâcha un sanglot.

— Andreï m’a téléphoné ce matin. Catastrophe, me dit-il. Elle a refusé. Tout ça avec une voix d’enterrement. Viens, qu’il ajoute. Je monte dans l’auto. Vous savez, Eraste Pétrovitch, j’ai une Bugatti de course, une quinze-chevaux, rien à voir avec la pétrolette dans laquelle nous nous trimballions, vous et moi, vous vous rappelez ?

Il s’était animé l’espace d’un instant, mais de nouveau il baissa la tête, la mine accablée.

— J’arrive chez Andreï, rue Pretchistenka. Et là, devant l’entrée, je vois des policiers, un attroupement, des éclairs de magnésium…

— Mais quoi, qu’est-il arrivé ? P-parle clairement !

— De désespoir, il s’est tranché la gorge, à coups de rasoir. J’ai vu la scène : une horreur. Du sang partout. Il s’est massacré à un point… comme s’il avait coupé un saucisson en tranches. Et dans l’autre main, il y avait cette boîte contenant une bague…

Elisa ne sut pas comment s’acheva leur conversation, ni par quel hasard Fandorine et lui se connaissaient. Sitôt qu’elle entendit parler du rasoir et de la gorge tranchée, sa vue s’obscurcit, puis elle sentit un choc violent à la nuque. Elle venait de perdre connaissance, et sa tête avait heurté le sol.

Elle revint à elle sans doute une ou deux minutes plus tard, mais Eraste et Senia-Simon n’étaient déjà plus là. Sima et Vassilissa Prokofievna s’affairaient près d’elle : la première agitait un éventail, la seconde lui faisait respirer des sels – il y en avait toujours au théâtre une importante provision, car les actrices ont les nerfs facilement ébranlables. Gazonov, la mine sombre, était assis dans un coin de la scène, à même le plancher, les jambes croisées à la japonaise. Les autres membres de la troupe étaient massés autour du metteur en scène.

— … un tragique événement, mais il ne faut pas désespérer ! disait Noé Noévitch. Le défunt était un homme au grand cśur, il se souciait de notre avenir ! Comme vous vous le rappelez, il a légué à l’Arche un capital qui nous permettra de continuer d’exister à l’abri du besoin. En outre, son associé a produit sur moi une agréable impression. A mon avis, cet excellent jeune homme est sensible et impétueux. Je pense que nous trouverons un langage commun. Mes amis, en tout malheur, il faut trouver des côtés positifs, autrement il y a longtemps qu’il n’y aurait plus de vie sur terre ! Imaginez ce qui va se passer lors de notre prochain spectacle, quand le public saura la raison de ce nouveau suicide…

Ici, tous se retournèrent et virent qu’Elisa avait repris ses sens. Combien les regards braqués sur elle étaient expressifs ! Comme ils en disaient long sur chacun ! Celui de la Goupilova trahissait une pesante jalousie à l’égard de celle qui poussait les hommes au suicide, et dont tous les journaux parleraient à nouveau le lendemain. Lev Spiridonovitch, le raisonneur, paraissait plein de tristesse et de compassion. Vassia poussait des soupirs désolés. Novimski fronçait les sourcils d’un air réprobateur. Méfistov passa son doigt sur sa gorge et applaudit sans bruit. La Linotova esquissa une grimace qui signifiait : « Ah ! messieurs, vous êtes bien tous de sacrés idiots. » Labiline lui adressa un clin d’śil : « Pas mal joué, l’évanouissement, bravo. »

Quant à Noé Noévitch, il s’approcha d’Elisa et lui murmura :

— Tiens bon, fillette ! Redresse la tête ! La gloire dans toute l’Europe, voilà ce que ça veut dire !

Il était, s’il se peut, encore plus sordide que Méfistov.

Vous n’aurez pas d’autre spectacle, inutile de vous frotter les mains, répondit-elle mentalement à Stern.

Elisa, dès qu’elle avait recouvré ses esprits, avait su ce qu’elle devait faire. L’idée lui était venue d’elle-même.

Mais ne vous en faites pas, Noé Noévitch. Vous vous rattraperez ensuite. Concert à la mémoire de la grande actrice, recettes phénoménales, gros titres des journaux consacrés à la troupe… il y aura tout. Mais sans moi désormais.