Dix minutes, se dit-elle, en plongeant ses mains dans les vases. Le vin avait été rafraîchi, et Elisa comprit qu’elle ne tiendrait pas ainsi dix minutes : ses doigts s’engourdissaient. Peut-être que cinq suffiraient finalement. L’esprit vide, presque avec indifférence, elle se mit à fixer l’horloge. Il se trouva qu’une minute, c’était affreusement long, une véritable éternité.
Par trois fois, l’aiguille bascula d’une graduation, puis la sonnerie du téléphone retentit.
D’abord, Elisa fronça les sourcils. Ça tombait vraiment mal ! Mais la curiosité s’empara d’elle : qui cela pouvait-il être ? Qu’était ce dernier signal que lui envoyait la vie, et de la part de qui ?
Elle se leva, secoua ses mains constellées de gouttes rouges.
Le standard de l’hôtel.
— Un certain M. Fandorine désire vous parler. Voulez-vous prendre la communication ?
Eraste ! Aurait-il donc senti quelque chose ? Mon Dieu, elle n’avait pas du tout pensé à lui durant ces heures terribles. Elle ne se l’était pas permis. Pour ne pas faiblir dans sa résolution.
— Oui, passez-le-moi.
Il allait lui dire : « Mon amour, mon unique, reprenez vos esprits ! Je sais ce que vous avez en tête, n’allez pas plus loin ! »
— Je vous demande p-pardon pour cet appel tardif, fit dans l’appareil une voix au timbre glacial. J’ai effectué le travail que vous réclamiez. Je voulais vous le remettre au théâtre, mais les événements que vous savez m’en ont empêché. Je parle du poème. Du cinquain, expliqua-t-il, n’entendant aucune réponse. Vous vous rappelez ? Vous me l’aviez demandé.
— Oui, murmura-t-elle. C’est très aimable à vous d’y avoir pensé.
Mais elle aurait voulu répondre : « Mon aimé, je fais cela pour toi. Je meurs pour que tu vives… »
Cette réplique non formulée l’émut terriblement. Elle essuya une larme.
— Vous notez ? Je d-dicte.
— Un instant.
Seigneur, voilà ce qui manquait pour donner à son départ une beauté idéale ! Son bien-aimé l’appelait pour lui dicter un poème d’adieu à la vie ! On le trouverait sur la table, mais personne, personne en dehors d’Eraste, n’aurait conscience de la profonde harmonie de ce qui s’était passé ! C’était là, assurément, ce qu’on appelait le yugen !
Il lui dicta le texte d’un ton monocorde, elle le nota, sans prêter beaucoup d’attention aux mots, car durant tout ce temps elle s’observait dans le miroir. Ah ! quelle scène ! La voix d’Elisa répétant chaque vers, une voix égale, joyeuse même, un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux. Dommage, il n’y avait personne pour la voir ou l’entendre. Mais c’était sans conteste ce qu’elle avait joué de mieux dans sa vie.
Elle eût aimé lui adresser en guise d’adieu quelques paroles singulières, dont le sens lui fût apparu plus tard et qu’il eût gardées en mémoire jusqu’à la fin de ses jours. Mais rien ne lui vint à l’esprit, qui fût à la hauteur de l’instant, et Elisa ne se risqua pas à gâcher celui-ci par une banalité.
— Voilà, à d-dire vrai, c’est tout. Bonne nuit.
Sa voix cependant trahissait une attente.
— Vous ne me posez aucune question sur Aguilev ? demanda-t-il après un silence. Ça ne vous intéresse pas ?
— Non, ça ne m’intéresse pas.
Elisa sentit le souffle lui manquer, et elle ajouta, entre murmure et chuchotement :
— Adieu…
— Au revoir, répondit Eraste d’un ton encore plus sec qu’au début de la conversation.
La communication fut coupée.
— Ah ! Eraste Pétrovitch, comme vous allez le regretter, déclara Elisa en s’adressant au miroir.
Elle jeta un coup d’śil à la feuille de papier et décida de recopier le poème au propre. Comme sa main gauche était prise par le combiné du téléphone, les lignes étaient parties de travers, ce n’était pas beau.
Ce n’est qu’à ce moment qu’elle lut pour de bon ce qui était écrit.
En une autre vie
Ce n’est pas fleur, mais abeille
Que je voudrais être.
Cruel et pesant fardeau,
Qu’un humble amour de geisha.
Pour ce qui était de « l’autre vie », pas de mystère, les Japonais croyaient en la migration des âmes, mais comment fallait-il entendre la suite : « Ce n’est pas fleur, mais abeille que je voudrais être » ? Qu’est-ce que cela signifiait ?
Tout à coup, elle comprit.
Etre non pas un continuel objet de concupiscence, mais se changer soi-même en désir, en volonté tendue vers un but. Choisir soi-même sa fleur, bourdonner et piquer !
Dépérir passivement ou bien être cueillie – tels étaient le sort de la geisha et le sort de la fleur. Mais l’abeille possédait un dard. Si un ennemi l’attaquait, l’abeille usait de son arme sans se soucier des conséquences.
Voilà quel signal la vie envoyait à Elisa au tout dernier instant !
Il ne fallait pas se rendre sans combattre ! Il ne fallait pas capituler devant le mal ! L’erreur d’Elisa avait été de se comporter en femme : elle voulait que d’autres hommes la protègent de Gengis Khan, et quand il n’en restait plus aucun pour la défendre, elle croisait les bras et fermait fort les paupières. Honteuse faiblesse !
Mais elle deviendrait une abeille maintenant, dans sa vie présente. Elle anéantirait l’ennemi, sauvegarderait celui qu’elle aimait, et pour couronner le tout serait heureuse ! « Seul peut prétendre à la vie et la liberté, qui… ta-ta-ta… combat pour gagner l’une et l’autre ! » Sous le coup de l’émotion une partie de la strophe s’était envolée de sa mémoire, mais c’était sans importance.
Elle devait elle-même terrasser le dragon ! Se présenter devant Eraste, forte et libre !
La sublime grandeur de cette idée emplit Elisa d’enthousiasme.
Elle téléphona à la réception.
— Veuillez débarrasser ma chambre, s’il vous plaît, de deux vases pleins de bordeaux, dit-elle, et portez-les de ma part au Madrid, pour les acteurs de la troupe de l’Arche de Noé. Qu’ils boivent à la victoire de la lumière sur les ténèbres !
— Ah ça, c’est d’un chic, madame ! s’exclama l’employé d’un ton admiratif.
Le combat contre le dragon
Le tuer, comme on tue un chien enragé, sans tourments de conscience, sans se soucier des commandements chrétiens. Pour qu’il ne puisse plus mordre personne.
Et le plus merveilleux est que cet acte resterait sans conséquence. Enfin, bien sûr, il y aurait un procès retentissant, avec avocats, cohue dans la salle et journalistes. L’idée du tribunal n’effrayait nullement Elisa. Bien au contraire. Coiffure savamment négligée. Style de vêtements simple et efficace – du noir uniquement, avec un léger éclair d’acier, comme il sied à une combattante. A coup sûr, elle serait acquittée. A coup sûr, le bruit provoqué par l’affaire se répandrait dans toute l’Europe. A coup sûr, aucune Sarah Bernhardt, aucune Eleonora Duse n’avait rêvé d’une telle gloire, même dans ses rêves les plus doux.
Tout cela serait fantastique, théâtral, avec applaudissements garantis. Mais d’abord, il fallait tuer un homme. Non qu’Elisa eût pitié de Gengis Khan, ça non. Elle ne le considérait même pas comme un être humain, mais comme une monstrueuse anomalie, une tumeur cancéreuse qu’il convient d’opérer le plus vite possible. Cependant Elisa n’avait pas la moindre idée de la manière de s’y prendre pour tuer. Sur scène, elle l’avait fait bien des fois – par exemple quand elle jouait la comtesse de Terroir dans Victime de Thermidor. Là, tout était simple : elle levait la main armée d’un pistolet, un accessoiriste en coulisse frappait sur une feuille de cuivre, et le cruel commissaire de la Convention s’effondrait en poussant un cri. Dans la vie, cependant, les choses devaient être certainement plus compliquées.