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Et Elisa prit alors conscience qu’elle ne saurait se passer d’un consultant ou d’un second, en un mot d’un aide.

Elle passa en revue les possibles candidatures.

Eraste fut éliminé d’office. Dans la pièce qu’elle méditait, il était destiné à un tout autre rôle : tour à tour accablé de honte, transporté de ravissement, et enfin pardonné.

Gazonov ? Trop repérable, avec son physique d’Asiatique. Et puis, lui aussi était une célébrité à présent. Elle n’avait pas envie de partager la gloire avec un autre acteur.

Vassia ? Dans la pièce japonaise, c’était certes un grand bretteur, mais dans la vie réelle il se montrait assez empoté. Sans doute même n’avait-il jamais tenu une arme dans ses mains. Il aurait plutôt fallu quelque militaire…

Et Georges ? Primo, c’était un ancien officier. Secundo, il était amoureux, à la fois fidèle et accommodant. Tertio, c’était un vrai chevalier, un homme d’honneur. Quarto, c’était un héros – il suffisait de se rappeler comment il avait empoigné le serpent, brrr… Peu bavard. Et, détail important, habitué à rester dans l’ombre.

Le lendemain, elle s’isola avec Novimski dans une loge vide et, après lui avoir fait jurer silence et obéissance, lui raconta tout. Il l’écouta, le regard enflammé, parfois même en grinçant des dents contre le scélérat qui lui avait causé tant de peine et avait assassiné impunément cinq personnes totalement innocentes. Le récit d’Elisa ne suscita chez lui aucun doute, ce dont elle lui sut un gré extrême.

— Ainsi, voilà de quoi il retourne… murmura l’assistant en se frappant le front de son poing. Ah, comme tout cela… Le destin, le fatum ! Maintenant tout est clair. Et nous qui…

— Qui ça, « nous » ? demanda Elisa, sur ses gardes. De qui parlez-vous ?

— Cela n’a pas de rapport. J’ai juré sur l’honneur, et suis contraint de me taire.

Georges colla sa main sur sa bouche.

— Mais je vous suis infiniment reconnaissant de la confiance que vous me témoignez. Vous pouvez ne rien me dire de plus. Connaissez-vous l’adresse à laquelle je puis trouver ce monstre ? Ne vous inquiétez pas, je me débrouillerai sans la police. Je l’obligerai à tirer à deux pas, le sort décidant du premier, sans autre chance. Et si ça se trouve, je le tuerai net !

C’était justement ce qu’Elisa redoutait.

— Je dois l’anéantir moi-même. De mes propres mains. Il ne manquerait plus qu’on vous expédie au bagne à cause de moi !

Les yeux de Georges s’embrasèrent.

— Madame, pour vous, non seulement je suis prêt à aller au bagne… mais pour vous… pour vous… je sauverais de sa perte tout ce monde maudit !

Sur quoi il étendit la main au-dessus de la salle, en un geste si comique, si attendrissant…

— Ah ! si vous pouviez ouvrir les yeux, si vous me voyiez tel que je suis en réalité ! Si vous pouviez m’aimer… tout cela serait changé !

— Jamais encore en dehors de la scène on ne m’avait fait une déclaration si… majestueuse, dit Elisa, peinant à trouver le mot juste. Vous êtes mon chevalier, et je suis votre dame. C’est là une belle relation. Ne sortons pas de son cadre, voulez-vous ? Et il est inutile de prendre ma défense. Ce n’est pas d’un défenseur que j’ai besoin aujourd’hui, mais d’un assistant. Rappelez-vous : vous avez fait serment d’obéir. Vous êtes un homme de parole, n’est-ce pas ?

Il parut s’éteindre. Ses épaules s’affaissèrent, sa tête retomba.

— Ne vous inquiétez pas. Novimski ne trahit pas ses serments. Et le rôle d’assistant ne lui est pas étranger. Un être unique présentant neuf visages ! comme dit Noé Noévitch par plaisanterie.

Rassurée, Elisa expliqua que son aide devrait rester secrète. Autrement, la chose ne passerait plus pour un crime passionnel, commis dans un instant d’égarement, mais pour un véritable assassinat perpétré avec la complicité d’un tiers – ce qui était une autre paire de manches.

— Ordonnez, maîtresse. J’exécuterai tous vos désirs, déclara Georges d’une voix encore chargée d’amertume, mais déjà plus sereine.

— Trouvez-moi un pistolet et apprenez-moi à m’en servir.

— Je possède un revolver, un Nagant. Il est un peu lourd pour votre jolie main, mais vous comptez tirer à bout portant, n’est-ce pas ?

— Oh oui !

La conversation avait eu lieu le 6 novembre. Trois jours d’affilée, après la répétition, ils descendirent dans les caves où de vastes entrepôts aux murs de pierre conservaient les décors d’on ne savait quels spectacles oubliés depuis longtemps, et Elisa apprit à tirer sans plisser les paupières. Les coups de feu y produisaient un écho assourdissant, le vacarme des détonations semblait enfler faute de trouver une issue sous les voûtes pesantes. En haut en revanche – ils l’avaient vérifié – les tirs restaient inaudibles.

Le premier jour, l’exercice ne donna rien de bon. Le deuxième, Elisa réussit au moins à ne pas laisser tomber l’arme après avoir pressé la détente. Elle vida tout le barillet, mais ne toucha pas le mannequin une seule fois. Enfin, le troisième jour, en tenant le lourd revolver à deux mains et en tirant à très faible distance, elle parvint à loger cinq balles sur sept dans la forme de bois. Novimski déclara que le résultat n’était pas mauvais.

Le temps manquait pour pratiquer davantage. Le lendemain, jeudi, après le spectacle, la vengeance devait s’accomplir.

Elisa était certaine que Gengis Khan se montrerait au théâtre. Il n’avait manqué aucune représentation jusqu’alors et, maintenant qu’on venait de refermer la tombe du prétendant déçu, il voudrait forcément manifester sa présence. La veille et l’avant-veille, elle avait vu qu’il la suivait à travers la place, du théâtre jusqu’à l’hôtel, dissimulé parmi sa suite d’admirateurs. Après que les journaux avaient annoncé – pas en termes explicites, certes, mais par le biais d’allusions tout à fait transparentes – que le suicide du « jeune millionnaire » était lié au « caractère inflexible » de certaine « actrice trop célèbre », les curieux guettaient Elisa devant l’entrée des artistes et la suivaient pas à pas, même si, grâce à Dieu, ils se gardaient de l’importuner, et se contentaient de l’observer de loin avec respect.

Elle joua ce soir-là de manière féerique, comme si une force magique l’eût portée sur scène, au point qu’il lui semblait par moments être à deux doigts de s’envoler, les manches de son kimono battant les airs comme deux grandes ailes. Jamais encore le public ne l’avait si avidement dévorée des yeux. Elisa sentait sur elle cette attention vorace, s’en délectait, s’en enivrait. En coulisse, la Goupilova, qui elle aussi avait hérité d’un rôle des plus marquants, lui siffla : « C’est du vol ! Cessez de me souffler mes entrées ! Vous n’avez pas assez des vôtres ? »

Gengis Khan était au parterre. Au début, Elisa ne l’avait pas vu, mais au troisième acte, au moment de la scène d’amour, sa silhouette familière se dressa soudain au-dessus des têtes des autres spectateurs. Le meurtrier, qui était condamné ce jour-là à être tué à son tour, s’était levé pour aller s’adosser à une colonne, bras croisés sur la poitrine. S’il comptait désarçonner la comédienne, il en fut pour ses frais : Elisa étreignit Massa avec une passion redoublée.