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Après le spectacle, comme à l’accoutumée, on but une coupe de champagne. Stern était très satisfait, et annonça qu’il consignerait ses impressions sur le jeu de chacun dans les Tables de la loi.

A la toute fin de cette brève réunion apparut soudain Fandorine. Il félicita la troupe du succès remporté par le spectacle – par seule courtoisie, probablement, car Elisa ne l’avait pas aperçu dans la salle. Elle ne le regarda qu’une fois, brièvement, puis lui tourna le dos. Quant à lui, il ne parut pas même lui prêter attention. Attendez donc un peu, Eraste Pétrovitch, vous vous en mordrez les doigts, songea-t-elle avec une joie mauvaise qui lui chauffait le cśur. Et très bientôt.

Puis Novimski fit une déclaration :

— Messieurs, mesdames, demain, comme à l’habitude, nous répétons à onze heures. Mais prenez bien note : désormais les retardataires feront l’objet de sanctions rigoureuses, il n’y aura aucune indulgence. Une amende d’un rouble pour chaque minute de retard !

Un murmure indigné accompagna la nouvelle, et tous commencèrent de se séparer.

— Le khan est ici, murmura Elisa à Novimski.

Des frissons lui secouaient le corps.

— Tenez-vous prêt, attendez. C’est aujourd’hui que tout se joue !

— Je ne tiens pas en place, dit l’assistant tout en vérifiant qu’ils étaient maintenant seuls dans la salle. Et si vous étiez trop lente et qu’il tire avant vous ? Est-ce là une affaire de femme ? Reprenez vos esprits !

— Pour rien au monde. Les dés sont jetés.

Elle sourit bravement et releva le menton. Ce mouvement brusque lui fit tourner la tête, et elle eut peur un instant de s’évanouir. Mais non, le vertige lui passa. Seuls ses genoux tremblaient de plus en plus fort.

Alors Georges poussa un soupir et sortit de sa poche un curieux objet de métal noir.

— Vous êtes l’héroïne. Que suis-je pour vous retenir d’accomplir un exploit… C’est pour vous, tenez.

Elle prit ce qui se révéla être un pistolet, léger, presque à sa main.

— Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ?

— Un Bayard. Une arme noble au nom noble. J’ai dépensé pour l’acheter tout ce qui me restait de mon cachet. Et je garderai le Nagant sur moi. Si jamais vous vous trouvez en danger, je pourrai vous défendre. Cela, vous ne pouvez pas me l’interdire !

Elisa sentit des larmes lui monter aux yeux.

— Merci… Maintenant je n’aurai plus peur. Enfin, presque… Mais comment fait-on pour s’en servir ?

— Venez au sous-sol, je vais vous montrer.

Ils descendirent, et elle vida un chargeur entier sur un mannequin. C’était une tout autre chose ! On pouvait tenir l’arme d’une seule main, le recul était à peine sensible, et les balles allèrent se loger dans la cible l’une à côté de l’autre.

Georges se montra satisfait. Il inséra des balles neuves, fit claquer un mécanisme, et rendit le pistolet à Elisa.

— Maintenant, il suffit d’ôter le cran de sûreté, et feu ! Rappelez-vous : je serai à côté de vous, prêt à intervenir.

En chemin vers la sortie, elle donna encore une fois ses instructions à son second :

— Ne vous retournez en aucun cas. Ne vous mêlez de rien. Seulement si j’appelle à l’aide, d’accord ?

Il hocha la tête, s’assombrissant un peu plus à chaque seconde qui passait.

— N’allez pas sortir votre Nagant ! Vous nous perdriez tous les deux !

Nouveau hochement de tête.

— Seulement dans le cas où le khan s’apprête à tirer. Vous avez bien tout compris ?

— Pour avoir compris, j’ai compris, maugréa Novimski.

A ce moment ils passaient devant la salle.

— Attendez un instant.

Elle avait eu envie de jeter un coup d’śil sur le rideau de scène. Peut-être ne le reverrait-elle plus jamais. Ou sinon, dans longtemps. Car durant son procès il était probable qu’on la garderait en prison.

Les hommes de ménage achevaient déjà leur travail : ils apportèrent la table de Noé Noévitch et l’installèrent près de l’estrade, pour la répétition du lendemain. Ils montèrent une lampe au-dessus, dont la lumière tombait en son milieu exact, comme l’aimait Stern, puis y placèrent du papier vierge, des crayons taillés et enfin, avec un respect tout particulier, les Tables de la loi.

Elisa fut tentée de lire ce que le metteur en scène avait écrit sur sa dernière interprétation.

Ce qu’elle lut était agréable : « Pour E. L. : prodigieuse faculté d’exacerbation du jeu ! La recette du succès : tendre la corde jusqu’à la limite, mais sans la casser ! »

Ça, c’était sur la scène. Dans la vie, on était conduit parfois à passer outre.

Avant de sortir du théâtre, Elisa prit une profonde inspiration et consulta sa montre. Minuit pile. L’heure idéale pour verser le sang.

Elle s’avança sur le trottoir comme Marie Stuart vers l’échafaud.

En dépit de l’heure tardive, une foule se tenait devant l’entrée. Des applaudissements retentirent, des cris, plusieurs personnes lui tendirent des bouquets, quelqu’un lui demanda de signer une photographie. Il y eut un éclair de magnésium.

Elisa hochait la tête et souriait, tout en observant du coin de l’śil un personnage vêtu d’un long manteau noir et coiffé d’un huit-reflets.

Il était là, il était là !

Elle confia les fleurs à Novimski, qui les enveloppa tant bien que mal de son bras gauche, tandis qu’il gardait la main droite dans sa poche.

Une vingtaine de pas plus loin, Elisa sortit un poudrier de la poche de son manchon et jeta un coup d’śil dans le miroir. Une quinzaine d’admirateurs des deux sexes la suivaient à une distance respectueuse, et à leur tête, frappant bruyamment des talons, marchait Gengis Khan.

Il serait plus facile de mettre son plan à exécution à la vue d’un public. Il lui suffirait d’imaginer qu’elle jouait un rôle.

Elisa tourna la tête. Elle tressaillit, comme si elle ne découvrait qu’à l’instant l’homme au long manteau. Celui-ci esquissa un sourire ironique sous sa moustache noire.

Elle poussa une exclamation et accéléra le pas.

Le martèlement de talons, derrière elle, augmenta lui aussi sa cadence.

Il ne faudrait pas toucher ceux qui le suivent, songea Lisa. Elle compta mentalement jusqu’à cinq et s’arrêta.

— Tortionnaire ! Monstre ! lança-t-elle en un cri perçant. Mes forces sont à bout !

Sous le coup de la surprise, Gengis Khan se jeta sur le côté. A présent elle pouvait tirer hardiment : derrière lui ne s’étendait plus que la place noire et déserte.

— Dieu est mon juge ! improvisa Elisa. Je veux bien périr, pourvu que tu disparaisses également !

Avec élégance, elle dégagea le pistolet de son manchon et s’avança d’un pas. Sa main ne tremblait pas, son grand talent d’actrice rendait chacun de ses gestes irréprochable.

Le khan sursauta. Son haut-de-forme tomba par terre.

— Meurs, Satan !

De toutes ses forces, elle pressa son index sur la détente, mais le coup ne partit pas. Elle appuya une nouvelle fois, puis une autre – la gâchette refusait de s’actionner.

— Le cran de sûreté, le cran de sûreté ! soufflait Novimski derrière elle.

Le regard d’Elisa s’obscurcit. C’était un fiasco !

Ses admirateurs se mirent à hurler, à agiter les bras. Gengis Khan à son tour reprit ses esprits. Il ne tenta pas de riposter en sortant une arme. Il releva simplement le col de son manteau, pivota sur ses talons et détala à toutes jambes, jusqu’à se fondre dans l’obscurité.

Un nouvel éclair de magnésium fusa. L’appareil photographique venait de fixer Elisa Altaïrskaïa-Lointaine dans une pose du plus bel effet : le bras tendu, un pistolet dans la main.