— Bravo ! C’est un extrait de la prochaine pièce ? clama un de ses admirateurs. Comme c’est original !
— Tous, nous vous adorons ! lança un autre.
— Je n’ai pas raté un seul de vos spectacles !
— Je suis une de vos idolâtres !
— Je suis reporter au Journal du Soir, permettez-moi une question !…
— Que s’est-il passé ? demanda Elisa à son second, en un chuchotement terrible. Pourquoi le coup n’est pas parti ?!
— Mais vous n’avez pas ôté le cran de sûreté…
— Quel cran de sûreté encore ? Qu’est-ce que c’est que votre cran de sûreté ?
Georges la prit par le bras et l’entraîna à l’écart.
— Mais quelle question ! Allons, nous nous sommes exercés au tir dans la cave… Vous avez bien vu ! Et je vous l’ai rappelé…
— Je ne me souviens pas. J’étais troublée. Et puis, quand je tirais avec le Nagant, il n’était pas question de cran de sûreté.
— Seigneur, n’importe quel collégien sait qu’un pistolet, à la différence d’un revolver, est doté d’un dispositif de ce genre, tenez, le voici !
— Je ne suis pas une collégienne ! protesta Elisa entre deux sanglots hystériques. C’est votre faute ! Ah ! vous parlez d’un second ! Vous ne m’avez rien expliqué clairement ! Mon Dieu, mais éloignez-les de moi ! Et puis, vous aussi, allez-vous-en ! Je ne veux plus voir personne !
Elle partit en courant, droit devant elle, suffoquée par ses larmes. Novimski, docilement, resta sur place.
— Mme Altaïrskaïa est fatiguée ! lança-t-il alors qu’elle s’éloignait. Je vous demande de montrer du tact. Venez au spectacle, messieurs et mesdames ! Et laissez les artistes avoir une vie privée !
Le monde du théâtre est plein de récits et légendes de fiascos honteux, sinon monstrueux. Il n’est pas une comédienne, même parmi les plus célèbres, qui n’ait un jour fait un cauchemar où elle oubliait son rôle ou bien commettait une gaffe affreuse à laquelle la salle répondait d’abord par un silence funeste, puis par des sifflets, des huées, un vacarme de fauteuils. Elisa était persuadée qu’une telle chose ne lui arriverait jamais. Et pourtant elle venait de rater ignominieusement la plus importante entrée en scène de sa vie. Errant à l’aveuglette dans le couloir de l’hôtel, elle pensait non aux conséquences de son agression contre Gengis Khan (il y en aurait certainement), mais à sa propre irrémédiable vacuité.
La vie n’était pas un théâtre. Aucun garçon de scène ne frappait en coulisse sur une plaque de métal pour faire entendre un coup de feu, et le scélérat ne s’écroulait pas de lui-même. Nul rideau salvateur ne la dérobait au public déchaîné. Il n’était point de costume ou de grime dont elle pût se débarrasser.
Je suis nulle, ma vie est nulle, j’ai mérité mon sort. Tel un oiseau blessé, défaite et à bout de forces, Elisa s’était enfermée dans sa chambre, dans le noir, sans même ôter son chapeau. Elle n’eut pas conscience qu’elle sombrait dans le sommeil.
Elle fit un rêve atroce, insupportable. Elle était dans sa loge de maquillage, dont tous les murs étaient tapissés de miroirs. Elle voulait s’y regarder, mais aucun ne la reflétait. Qu’elle posât les yeux sur l’un ou sur l’autre, chacun lui renvoyait la même image – vide. Et il lui semblait en même temps entrevoir comme une tache noire sur le côté, mais qui se dérobait aussitôt, insaisissable. Elle restait assise, tournait la tête de plus en plus vite, à droite, à gauche, à droite, à gauche, mais nulle part il n’y avait d’Elisa. C’est parce que j’ai ôté mon costume et mon maquillage, et qu’en dehors de mon rôle je n’existe pas, devina-t-elle, et elle en fut si terrifiée qu’elle poussa un gémissement et se réveilla, en larmes.
Si le soleil eût brillé dans le ciel, peut-être eût-elle connu quelque soulagement. Mais l’aube grisâtre de novembre était encore pire que les ténèbres nocturnes. En outre tout son corps demeurait engourdi d’être resté longtemps dans une pose inconfortable. Elisa se sentait sale, malade et vieille. Le cśur étreint par la peur, elle parcourut la chambre des yeux. Les contours des objets émergeant de la pénombre l’effrayaient. Une grande glace luisait sur le mur, mais pour rien au monde Elisa ne se fût résolue à s’en approcher. Le monde réel l’oppressait de tous côtés, il était menaçant et imprévisible, elle ne comprenait pas l’évolution de son intrigue et n’osait imaginer ce qu’en serait le dénouement.
Debout d’un bond, elle se prit à courir sans but d’une pièce à l’autre. Il lui fallait décamper d’ici, partir, vite ! Mais où ?
Là où tout était bien connu et prévisible. Au théâtre ! Ses murs étaient ceux d’une forteresse imprenable. Il n’offrait d’accès ni aux étrangers ni à la vie réelle et ses dangers. Là-bas, elle serait dans son royaume, où tout était familier et intelligible, où rien ne faisait peur.
Après la mort du malheureux Limbach, on avait aménagé pour elle une nouvelle loge à l’extrémité opposée du couloir, très claire et élégante – Noé Noévitch avait donné des ordres. Elle éprouvait une envie intolérable de fuir dans l’instant même la suite sinistre, parfaitement hostile, qu’elle occupait, de traverser la place et de se retrouver là-bas, au milieu des affiches et des photographies rappelant les triomphes passés. Rappelant qu’Elisa Lointaine existait pour de bon.
Seule l’habitude de la discipline en tout ce qui touchait l’apparence physique et les vêtements l’empêcha de lever le camp sur-le-champ. Avec une rapidité inouïe (en une heure à peine), Elisa se refit une beauté, se changea, se parfuma et coiffa ses cheveux en un chignon serré. Toute cette activité lui redonna quelques forces. Le miroir, en tout cas, lui renvoya son reflet. Elle était pâle, certes, les yeux caves, mais, allié à un velours bleu marine et un chapeau à larges bords, cet air maladif avait quelque chose d’intéressant.
Tandis qu’elle marchait dans la rue, des hommes se retournaient sur son passage. Elisa, peu à peu, commençait à s’apaiser. Quand enfin elle entra dans le foyer du théâtre, où chaque son rendait un écho, elle poussa un soupir de soulagement. Il restait plus d’une heure et demie avant la répétition. Avant onze heures, elle aurait retrouvé la forme. Et ensuite… Mais elle s’interdit de penser à ce qui adviendrait ensuite…
Ah ! comme on était bien au théâtre quand il était encore désert ! La pénombre n’avait rien d’effrayant, le bruit léger des pas lui-même était plaisant.
Elle adorait également la salle de spectacle plongée dans l’obscurité, sans une âme qui vive. En l’absence des acteurs, ce vaste espace restait inerte ; il attendait, docile et patient, qu’Elisa l’emplît de sa lumière.
Elle poussa le battant… et s’immobilisa.
Au loin, près de l’estrade, une lampe était allumée sur la table du metteur en scène. Quelqu’un se tenait devant, dos tourné, qui fit brutalement volte-face quand la porte grinça. Une haute silhouette, large d’épaules.
— Qui est là ? s’écria Elisa avec effroi.
— Fandorine.
Voilà donc quelle force m’a attirée ici ! songea Elisa, pénétrée par l’évidence du fait. C’est le destin. C’est le salut. Ou bien la fin de tout – à présent peu importe.
Elle s’avança rapidement.
— Vous aussi, vous avez ressenti un appel ? dit-elle en frissonnant. C’est l’instinct qui vous a conduit ici ?
— Ce qui m’a conduit ici, c’est la chimie.
Au premier instant, Elisa fut surprise de cette réponse, puis elle comprit : il parlait de la chimie intérieure, de la chimie du cśur !
Seulement la voix de Fandorine n’avait pas le timbre qui eût convenu. Elle n’était pas émue, ni troublée, mais soucieuse. En s’approchant encore, Elisa vit qu’il tenait dans ses mains un grand cahier ouvert – les Tables de la loi.