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— R-regardez. Hier soir, ça n’y était pas.

Elle jeta un coup d’śil distrait à la page du jour. En haut était écrit en larges lettres : « QUATRE UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE. PRÉPAREZ-VOUS ! »

— En effet, ça n’y était pas. Je suis partie la dernière, il était minuit passé.

Elisa haussa les épaules.

— Mais pourquoi êtes-vous préoccupé par cette stupide et lassante plaisanterie ?

Comme ses yeux sont profonds, pensait-elle. S’il pouvait me regarder ainsi toujours…

Fandorine lui répondit à mi-voix :

— Là où on tue, on ne plaisante pas.

DEUX UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE

Nouvelles et anciennes hypothèses

Eraste Pétrovitch avait prononcé ces paroles sans réfléchir : il n’avait pas encore recouvré ses esprits, tant l’apparition d’Elisa en ces lieux était inattendue. Mais la jeune femme, Dieu merci, n’avait pas bien entendu ce qu’il disait.

— Comment ? demanda-t-elle.

— Rien. Des b-bêtises…

Et il songea : Il est nocif pour moi de la regarder de près. Les symptômes de la maladie s’aggravent. Il dissimula l’analyseur-extracteur derrière son dos, pour éviter d’avoir à entrer dans des explications. Mais il lui faudrait bien, cependant, justifier sa présence d’une manière ou d’une autre.

Quel regard elle avait ! Si une autre femme l’avait regardé avec de tels yeux, aucun doute n’eût été permis : il eût pu être assuré qu’elle l’aimait de toute son âme. Mais Elisa était une actrice…

Elle n’avait montré de sentiment vraiment sincère qu’une seule et unique fois : quand elle s’était évanouie à l’annonce de la mort de son fiancé. Une douleur aiguë avait alors percé le cśur de Fandorine. Ne devait-on pas conclure qu’Elisa s’apprêtait à épouser le millionnaire non par calcul mais par amour ?

Cette idée l’avait taraudé ensuite toute la journée, l’empêchant de se concentrer sur sa tâche. Finalement, il avait commis un acte indigne. Tard dans la soirée, il avait téléphoné au Métropole, après s’être informé auprès de Stern du numéro de chambre de la comédienne, et avait planté à celle-ci une aiguille, en lui lisant un tanka tout empreint de sarcasme. Le sens de ce poème était évident : votre amour ne vaut pas tripette, madame ; peut-être, dans une prochaine vie, aurez-vous mieux à offrir.

Elle lui avait répondu d’une voix totalement inexpressive, affectant une parfaite indifférence à tout cela, elle avait même ri, mais elle n’avait pas réussi à l’abuser pour autant. Si une telle actrice n’était pas capable de dissimuler son chagrin, c’était que celui-ci était immense. Pourquoi alors avoir opposé à Aguilev un refus ? En vérité, le cśur d’une comédienne est aussi ténébreux que l’ombre d’une arrière-scène.

Fandorine s’était senti honteux, et s’était juré de laisser Elisa en paix. Les jours suivants, il s’était tenu à distance. La veille au soir, seulement, il s’était trouvé contraint de paraître à ses yeux, mais il ne l’avait pas approchée.

La veille, il lui avait été impossible en effet de ne pas se rendre au théâtre. L’intérêt de l’enquête le réclamait.

La mort d’Aguilev avait porté en outre un coup très violent à l’amour-propre de Fandorine. L’hypothèse à laquelle il avait consacré tant de temps et d’énergie se trouvait anéantie. Mister Svist était mort ; le Tsar se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique. La bande des revendeurs à la sauvette moscovites n’existait plus et ne pouvait avoir de lien avec le décès du millionnaire.

Eraste Pétrovitch avait la quasi-certitude qu’il ne s’agissait nullement d’un suicide. Aguilev n’était pas homme à attenter à ses jours pour des fiançailles avortées. Mais il convenait d’abord de se rendre sur le lieu de la tragédie et de tout vérifier par soi-même. Il serait toujours temps ensuite de se livrer à l’autoflagellation, et de remettre de l’ordre dans ses sentiments bouleversés et ses idées embrouillées.

— Allons rue Pretchistenka, avait-il dit à « M. Simon », pendant que les dames s’affairaient auprès d’Elisa évanouie. Je dois voir ça.

Massa avait lancé un coup d’śil expressif à son maître, s’était heurté à un regard qui n’exprimait rien du tout, et avait poussé un soupir avant de tourner le dos.

Eraste Pétrovitch n’avait toujours pas aplani ses relations avec son camarade depuis son retour d’Europe. Informé du mariage imminent d’Elisa, Fandorine était rentré chez lui, rue Svertchkov, plus sombre qu’un ciel d’orage. Il n’avait envie de parler de rien. Et du reste il n’avait guère de quoi se vanter. Il avait échoué à capturer le Tsar. Dès le début, l’opération avait marché de travers, elle s’était achevée par un fiasco, et l’unique responsable en était Eraste Pétrovitch lui-même. Si, au lieu de ce balourd de Georges, il avait emmené avec lui Massa aux Sokolniki, le résultat eût été tout différent.

— Tu restes, avait dit Fandorine à son serviteur. Ne pose pas de questions.

Et le Japonais, naturellement, s’était vexé. Non content de disparaître pendant près de deux semaines, sans donner la moindre explication, le maître, par-dessus le marché, ne voulait rien raconter ? Pareille chose ne s’était pas produite une seule fois en l’espace de trente-trois ans.

— Dans ce cas, moi non plus je ne vous raconterai rien ! avait déclaré Massa, voulant évidemment parler d’Elisa et de ses rapports avec elle.

— Très bien, à ton aise.

Fandorine ne désirait de toute façon rien entendre de la vie amoureuse mouvementée de Mme Altaïrskaïa-Lointaine. Elle pouvait bien se laisser embrasser et cajoler par qui elle voulait, et épouser qui bon lui semblait. C’était son affaire.

A la vérité, l’espoir de guérison d’Eraste Pétrovitch s’était révélé prématuré. Le cafard lui était retombé dessus. A seule fin de se distraire et de s’occuper l’esprit, il s’était rendu le lendemain au théâtre pour faire ce dont il avait depuis longtemps l’intention : examiner les inscriptions délictueuses laissées dans les Tables de la loi.

A ce moment, elles étaient au nombre de trois.

En date du 6 septembre : « HUIT UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE. REPRENEZ-VOUS ! »

Puis à la deuxième page d’octobre, simplement : « AVANT LE BÉNÉFICE, SEPT UNITÉS. »

Et la plus récente, à la date du 1er novembre : « AVANT LE BÉNÉFICE, CINQ UNITÉS. »

De grosses lettres. Ecriture chaque fois identique. Le tout tracé au crayon à encre.

C’était d’une évidente absurdité. L’un des acteurs s’amusait – il cherchait apparemment à piquer au vif le metteur en scène pour l’écouter vociférer.

Eraste Pétrovitch avait feuilleté encore une fois le « livre saint », de manière à vérifier qu’il n’avait pas sauté d’inscription mentionnant six unités, mais il n’en trouva pas. Alors, furieux, il reposa le cahier. La plaisanterie n’était pas seulement stupide, mais incohérente. Ces messages ne méritaient pas qu’on leur prêtât attention.

La fois suivante, il s’était présenté au théâtre le 5 novembre, le samedi où Elisa devait donner sa réponse à Aguilev. Bien qu’il luttât contre lui-même, il était tout de même venu. Comment serait-elle ce jour-là ? Serait-elle troublée de le voir ? Il avait dans sa poche le triste poème évoquant l’amour de la geisha. Eraste Pétrovitch avait composé ce tanka pendant la nuit, tourmenté par l’insomnie.

Mais il n’avait pas eu l’occasion de le lui remettre. Les événements s’étaient emballés quand une vieille connaissance, personnage d’une vie antérieure, avait fait irruption dans la salle de spectacle.