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Senia avait beaucoup changé, au point que Fandorine ne l’avait pas reconnu immédiatement. Il s’était métamorphosé en un jeune Européen à la mine dégourdie, qui mélangeait mots russes et français ; cependant ses manières laissaient de temps à autre transparaître l’adolescent de la Khitrovka, à moitié délinquant, avec lequel Eraste Pétrovitch avait vécu autrefois une des plus sombres aventures de sa carrière de détective.

Sur le chemin de la rue Pretchistenka, ils eurent le temps de parler un peu, ou plutôt de brailler un peu sous les rugissements du puissant moteur de la Bugatti.

— Comment en êtes-vous venu à travailler dans le cinématographe ? Et pourquoi vous appelez-vous à présent Simon ? demanda Fandorine.

— Oh ! Eraste Pétrovitch, s’il vous plaît, tutoyez-moi comme autrefois. Toutes ces années, je n’ai cessé de converser avec vous et avec M. Massa. Quand je ne savais que faire, je vous posais toujours la question. Mentalement. Et vous répondiez : « Senia, fais comme ceci. » Ou vice versa : « Ne fais pas ça, ne sois pas crétin. »

Il jacassait sans relâche. On voyait qu’il était terriblement heureux de cette rencontre inattendue, au point d’en avoir oublié pour un temps le funeste événement qui venait de se produire. En cela, Senia n’avait pas du tout changé. Déjà auparavant, il était incapable de rester longtemps accablé.

— Je suis devenu Simon, parce qu’un Français est incapable de prononcer « Semion », sa langue tourne ça autrement. Et je suis tombé amoureux du cinéma, parce qu’il n’y a rien de plus formidable au monde. La première fois que j’ai vu Le Voyage dans la Lune, j’ai tout de suite compris : le voilà, mone chmiène dane lia vie, la voie à suivre, si vous préférez !

— M-merci, dit Eraste Pétrovitch, remerciant Senia pour la traduction.

— Dé riène. Je suis allé tout droit chez le grand M. Méliès. Je peinais encore à m’exprimer en français, c’en était à la fois à rire et à pleurer. Vouzêtes jéni, j’ai dit. Jo vio vivre et mourir pour cinéma ! Je l’avais transcrit sur un papier, dans notre alphabet. Je l’avais appris par cśur. Ça, et rien de plus.

— Mais il était inutile d’ajouter quoi que ce soit. L’essentiel était dit. Tu as toujours fait preuve, depuis tes plus jeunes années, d’exceptionnelles qualités p-psychologiques.

— Ensuite, j’ai quitté Méliès. Le vieux commençait à perdre son flair, à se laisser dépasser par le progrès. Aujourd’hui, pour le cinéma, qu’est-ce qui est important ? L’envergure ! Gaumont, par exemple, a de l’envergure. L’an dernier, lui et moi avons inauguré en grande pompe à Paris une salle de projection de trois mille quatre cents places ! Mais Gaumont n’a pas voulu me prendre pour associé, alors je suis parti. Et puis, on est à l’étroit en France. Tout le monde se pousse du coude. On ne peut réaliser de vraies affaires que chez vous, en Russie. A condition d’être énierjik.

Tenant le volant d’une main, et agitant l’autre, il jeta un coup d’śil à Fandorine, qui venait de hausser un sourcil à ce « chez vous, en Russie ». Mais Senia se méprit sur ce signe d’étonnement, et entreprit d’expliquer :

— Etre énierjik, c’est passer son temps à révoluer. Condition essentielle du succès. On peut se passer d’avoir d’autres qualités, mais pas d’être énierjik. Vous avez ici beaucoup de grosses têtes, beaucoup de gens travailleurs, et même parfois honnêtes. Mais ils sont tous endormis, mollassons. Ils vous inventent un truc astucieux, et restent assis sur leur derrière, comme des ours. Ils vous concluent une bonne affaire, et s’en vont fêter ça. Alors qu’il faut aller vite, vite, sanzaret. Un type énierjik, même s’il n’est pas follement antelijan, futé si vous préférez, va trébucher dix fois, et onze fois se relever, et de toute façon dépasser le type malin mais mou. Ici, chez vous, je le vois bien, on ne fait que parler révolioussionne, libertié-égalitié. Mais la Russie n’a pas besoin de révolioussionne, elle a besoin qu’on lui colle un chardon sous la queue pour galoper à toute allure avec agilité.

A ce dernier mot, Senia-Simon se tut subitement, la mine affligée.

— Aguilev, Andrioucha… ça, c’était un vrai jéni financié. Pas « fiancé », ce que je veux dire, c’est…

— Un génie de la finance.

— Voilà, c’est ça. Nous aurions pu faire ici des tas d’affaires sensationnelles, lui et moi. Sans cette femme-serpent. Les gars comme Andrioucha ne sont de marbre qu’en apparence, alors qu’en fait ils sont affreusement passionnés, fébriles. Un cśur de marbre, si on le chauffe à mort et qu’on l’arrose ensuite d’eau glacée – crac ! il se fend !

— Jolie m-métaphore, déclara Eraste Pétrovitch en se frottant instinctivement le côté gauche de la poitrine. Mais que je ne t’entende plus parler de « femme-serpent ». Je ne permettrai à personne d’insulter Mme Lointaine. Et d’un. Ensuite…

Il voulait ajouter qu’Elisa n’y était très certainement pour rien, mais il se retint. Maintenant, après ce nouveau décès, il n’était plus sûr de rien.

Simon interpréta cette hésitation à sa manière. Oubliant encore une fois son chagrin, il adressa à son voisin un clin d’śil rusé.

— Il fallait le dire tout de suite. Vous n’avez pas changé, à ce que je vois. Toujours à en pincer pour les famfatals ! Vous avez juste pris un autre nom, je ne sais pourquoi. Andrioucha m’en rebattait les oreilles : Fandorine, Fandorine, il va nous pondre des trucs fabioulio, mais moi j’étais bien à mille lieues de me douter que c’était vous. Au fait, ça sonne plutôt bien : Fandorine. Ça fait penser à Fantomas. Tenez, voilà qui ferait un film épatant. Vous ne l’avez pas lu ? De la vraie littérature, autre chose qu’Emile Zola ou Léon Tolstoï. Une puissance ! On pourrait essayer M. Massa dans le rôle principal. C’est donc lui, « le Japonais Gazonov » ? Je ne l’ai pigé qu’aujourd’hui. M. Massa lui aussi sait escalader les murs et filer des coups de tatane dans la figure, et tout ce genre de trucs. Et qu’il ait les yeux bridés, on s’en fiche pas mal. Fantomas est toujours masqué. C’est le jéni du crime !

Sur quoi il se mit à raconter avec ferveur les aventures d’une sorte de magnat du monde de la pègre, héros de romans à la mode. Eraste Pétrovitch avait connu quelques personnages de cette espèce dans la vraie vie, aussi l’écouta-t-il avec intérêt. Cependant, la voiture de course s’engouffrait déjà dans l’une des ruelles donnant sur la rue Pretchinstenka. Elle stoppa dans un crissement de freins devant un hôtel particulier dont un policier gardait l’entrée.

Ils étaient arrivés.

L’enquêteur était inconnu de Fandorine – un certain capitaine Drissen, dépêché par l’adjoint au maître de police. La mort d’un millionnaire est une chose sérieuse, rien à voir avec celle d’un petit sous-lieutenant de rien du tout, aussi n’avait-on pas confié l’affaire à un modeste fonctionnaire comme Soubbotine, si zélé fût-il.

L’officier ne lui plut guère. Il y avait toujours eu beaucoup de ces individus retors dans la police, mielleux avec les gens haut placés et grossiers avec les humbles, mais au cours des dernières années cette espèce s’était partout multipliée. Le capitaine avait bien sûr entendu parler d’Eraste Pétrovitch, c’est pourquoi il se montra des plus aimables avec lui. Il ne fit aucune difficulté pour tout lui montrer, tout lui expliquer, et même lui exposer les conclusions auxquelles il avait abouti, ce qu’on ne lui avait nullement demandé.

Lesdites conclusions, pour faire bref, se résumaient à ce qui suit.

Comme l’avait établi l’interrogatoire des témoins, le défunt était convaincu que ce jour-là serait le plus heureux de sa vie. Depuis les premières heures du jour, il se préparait à aller rendre visite à l’hôtel du Louvre à la dame de son cśur, la célèbre comédienne Elisa Altaïrskaïa-Lointaine, pour lui passer au doigt une bague de fiançailles.