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Il y avait encore une autre théorie, totalement folle celle-là. Eraste Pétrovitch était poursuivi par le « bénéfice » et les maudites unités mentionnées dans les Tables de la loi. Il en rêvait même la nuit : bâtons pointus, scintillants de pourpre, qui à mesure s’effaçaient, s’effaçaient. Au début ils étaient huit, puis sept, puis cinq disparaissaient d’un coup, pour n’en laisser plus que deux. Par ailleurs, les blessures observées sur la gorge du mort ressemblaient à des chiffres « 1 » couleur de sang : l’un grand et gras, et dix autres plus maigres. En tout, onze « 1 ». Mais « 11 », c’était encore finalement deux unités. Délire ! Schizophrénie !

Son cerveau, déjà hébété par d’humiliants tourments amoureux, refusait d’accomplir son habituel travail analytique. Jamais encore Eraste Pétrovitch ne s’était trouvé en une si piètre forme intellectuelle. Fleurs peuplées de serpents, coupes emplies de poison, rasoirs ensanglantés, chiffres « 1 » au fragile jambage… tout cela se mélangeait dans sa tête, et y tournoyait en une ronde absurde.

Mais l’expérience forgée au fil des ans, la volonté et l’habitude de l’autodiscipline finirent par prévaloir. Le premier principe de l’investigation le dit expressément : quand il y a trop d’hypothèses, il convient d’en réduire le nombre, en commençant par écarter les moins vraisemblables. C’est pourquoi Eraste Pétrovitch décida en premier lieu de se débarrasser de cette histoire d’unités qui l’obsédait.

Pour cela, il lui faudrait démasquer le plaisantin, auteur des inscriptions idiotes laissées dans le « livre sacré ». Le saisir par le col (s’il se révélait être une dame, par le bras) et exiger des explications.

L’affaire était un peu délicate, mais assez simple au fond – raison supplémentaire pour laquelle Fandorine résolut de commencer par le « bénéfice ».

Le soir du 10 novembre, après le spectacle, Eraste Pétrovitch vint dans les coulisses boire le champagne avec la troupe. Les comédiens sont gens superstitieux, qui prennent les traditions très au sérieux, aussi, même ceux qui ne buvaient jamais, comme la Réginina ou Noé Noévitch, trinquèrent avec les autres et trempèrent leurs lèvres dans le vin.

Fandorine mémorisa où chacun avait posé son verre. Quand le foyer des artistes se fut vidé, il plaça toutes les coupes dans un sac de voyage, après avoir repéré chacune d’elles par une marque, et les emporta chez lui. Le serveur du buffet avait déjà quitté le théâtre, en sorte que personne ne remarquerait leur disparition avant le lendemain. Or Eraste Pétrovitch avait l’intention de revenir visiter les lieux pendant la nuit et de remettre les verres à leur place.

Ayant consacré l’année précédente à des travaux de chimie, Fandorine avait passé beaucoup de temps à étudier les groupes sanguins, une toute nouvelle découverte présentant une importance aussi bien pour la médecine que pour la criminologie. Elle promettait dans l’avenir des résultats encore plus intéressants, cependant l’analyse des traces de sang pouvait déjà, dès maintenant, rendre à l’enquêteur d’exceptionnels services. Pour l’instant, les tribunaux refusaient encore d’accorder à de telles expertises une valeur de preuve à charge, cependant un cas s’était déjà présenté où une analyse de sang avait permis d’innocenter l’accusé. Un meurtre accompagné d’un cambriolage avait été commis dans une maison de tolérance. Sur la robe d’une des pensionnaires figurant parmi les suspects, la police avait découvert plusieurs taches de sang frais, et il ne lui en avait pas fallu davantage pour conclure que la prostituée était l’assassin. La fille n’avait pas d’alibi, et avait déjà été traduite en justice par le passé. Les jurés penchaient à l’évidence pour un verdict de culpabilité. Toutefois l’analyse des taches avait permis de démontrer que le sang était d’un autre groupe que celui de la victime. La prostituée avait été acquittée, et le héros du jour n’avait pas été son avocat, mais l’expert en médecine.

Très intéressé par cette découverte, Eraste Pétrovitch était allé plus loin. Il avait établi en particulier qu’il était possible de déterminer le groupe sanguin à partir de traces de salive. C’était dans ce but qu’il avait temporairement dérobé les verres du buffet du théâtre.

Tard dans la nuit, dans son laboratoire personnel, Fandorine sortit les échantillons et procéda à l’analyse. Il y avait dix coupes en tout, car il avait exclu Massa et Elisa de la liste des suspects. Après hésitation, il y avait laissé Stern cependant. Comment savoir si le metteur en scène ne jouait pas lui-même à l’imbécile, au nom de sa fameuse « théorie de la rupture », ou autre considération semblable ?

Comme prévu par la science, les échantillons se divisaient en quatre lots : trois membres de la troupe étaient du premier groupe, deux du deuxième, trois encore du troisième, et deux du quatrième. En outre, les particules de liquide possédaient dans tous les cas des particularités individuelles complémentaires. La présence dans la salive, en quantité microscopique, de nicotine, de rouge à lèvres, de médicaments divers permettait d’espérer qu’il serait plus facile d’identifier l’individu que ne le pensait Fandorine.

A présent, il lui fallait retourner au théâtre, et mettre en śuvre une dernière procédure.

L’aube poignait déjà. Tandis qu’il se rasait et se changeait, Fandorine prêta l’oreille, curieux de savoir si Massa dormait. Pour la première fois depuis longtemps, Eraste Pétrovitch avait la possibilité de se prévaloir d’un succès devant le Japonais. Bien sûr, ce n’était pas là une avancée extraordinaire, mais il avait néanmoins quelque chose à raconter.

Cependant Massa, dans sa chambre, émettait des ronflements réguliers – comme s’il ruminait une offense, songea Fandorine. Eh bien, tant mieux. Aujourd’hui, l’auteur des griffonnages serait identifié. Il serait alors possible de raconter à Massa toute l’histoire, de se réconcilier avec lui et de l’associer à l’enquête. Un assassin était en liberté, il était dangereux. L’heure n’était plus aux enfantillages.

L’étape suivante consistait à prélever des échantillons dans les Tables de la loi. Toutes les inscriptions annonçant la fameuse représentation à bénéfice avaient été tracées avec un crayon chimique, qu’on mouillait de salive avant utilisation. Grâce à un « analyseur-extracteur » de son invention, permettant de conjuguer prélèvements et analyse, Eraste Pétrovitch avait l’intention de gratter des parcelles de papier susceptibles d’être imprégnées de cette salive. Il avait dû, hélas, y renoncer la nuit précédente, car l’homme de ménage avait pris le cahier pour le porter dans la salle de spectacle. Fandorine n’avait pas voulu attendre que l’homme fût parti. De toute manière, il lui fallait revenir ranger les verres à leur place.

Il pénétra dans le théâtre par la porte de service après avoir ouvert celle-ci au moyen d’un rossignol. Selon la règle instituée par Stern, les jours de répétition, aucun des membres du personnel de service ne devait se risquer à entrer dans le bâtiment avant la pause du déjeuner, de manière à ne pas troubler la cérémonie sacrée. Seul le portier était présent, enfermé dans sa guérite et séparé de la salle de spectacle par un étage entier. C’est pourquoi Eraste Pétrovitch n’avait pas à craindre d’être vu à une heure si matinale.

Sans rencontrer aucune difficulté, il commença par rapporter les verres où il les avait pris, puis pénétra dans la grand-salle. Les Tables de la loi étaient posées là où elles devaient l’être : sur la petite table du metteur en scène.

Fandorine alluma la lampe, prépara l’extracteur, ouvrit le livre, et se figea.