Sur la page vierge, juste au-dessous de la date du jour, de grosses lettres chatoyaient d’un bleu chimique : « QUATRE UNITÉS AVANT LE BÉNÉFICE. PRÉPAREZ-VOUS ! »
Pour la quatrième fois ! Et les unités étaient à présent au nombre de quatre également.
Stupéfait, il porta le cahier à ses yeux. Très bien, se dit-il. Les traces sont fraîches. Maintenant nous allons savoir qui est ce plaisantin. Bien qu’il ne pensât plus du tout qu’il pût s’agir d’une plaisanterie.
Derrière lui, une porte grinça.
Fandorine se retourna : c’était Elisa.
On empêche Fandorine de raisonner
Impossible de prélever un échantillon devant elle. Eraste Pétrovitch dissimula l’extracteur. Il restait encore beaucoup de temps avant la répétition, les comédiens ne commenceraient pas à se rassembler avant une heure. Si Elisa le laissait seul, ne fût-ce que cinq minutes, cela lui suffirait.
— Vous ne montez pas à votre loge ? demanda-t-il après un silence pesant.
— Si, je dois ôter mon manteau et mon chapeau, et changer de chaussures. Vous m’accompagnez ? Passons par le foyer. Il y a trop de poussière dans les coulisses.
Il serait discourtois de refuser, songea-t-il tout en comprenant parfaitement qu’il s’abusait lui-même. Etre à son côté, marcher seul avec elle dans la pénombre des couloirs déserts… n’était-ce pas là le bonheur ?
Fandorine avait beau se sentir veule et pitoyable, il suivit Elisa sans dire mot. Soudain elle le prit par le bras – chose étrange, car lorsqu’elles se trouvent dans un lieu clos, les dames n’ont pas coutume de pareilles familiarités.
— Seigneur, continuer ainsi serait… murmura-t-elle, perdue dans ses pensées.
— Comment ?
— Rien, rien…
A la porte de la loge de maquillage, elle s’excusa et le pria de patienter un instant, le temps d’enfiler des tabi – des chaussettes japonaises adaptées à ses sandales.
Cinq minutes plus tard, elle l’appela :
— Vous pouvez entrer.
Elisa était assise devant un trumeau, mais elle regardait Fandorine, et celui-ci la voyait sous tous les angles en même temps : la nuque, le visage, les deux profils. Sa chevelure chatoyait dans la lumière des lampes, tel un casque d’or.
— Je vous en prie, restez un peu avec moi. Soyez seulement présent. Je me sens très mal…
Eraste Pétrovitch baissa la tête pour ne pas la regarder dans les yeux. Il craignait de se trahir, il craignait de se précipiter vers elle et de se mettre à bafouiller de lamentables sottises à propos d’amour.
Il serra les dents et se força à penser à l’affaire. A l’évidence, il lui faudrait maintenant attendre le soir pour effectuer les prélèvements de salive dans les Tables de la loi, mais même sans résultat d’analyse il y avait déjà de quoi réfléchir un peu.
Ainsi, une quatrième inscription était apparue dans le cahier. La chronologie et l’arithmétique des messages étaient les suivantes : le 6 septembre restaient huit unités avant certaine représentation à bénéfice, et l’on invitait quelqu’un à « se reprendre » ; le 2 octobre restaient sept unités ; le 1er novembre, bizarrement, cinq seulement ; enfin, ce jour, 11 novembre, le nombre d’unités était tombé à quatre, tandis que l’auteur anonyme commandait de « se préparer ». Dans cette cavalcade de chiffres, à première vue arbitraire, Fandorine subodorait un système. Et si tel était le cas…
— Je compatis sincèrement à votre p-peine, dit-il tout haut, car Elisa attendait manifestement quelques paroles de lui. Perdre un fiancé, c’est horrible.
— C’est horrible de se perdre soi ! Horrible de vivre à chaque instant dans le désespoir et la peur !
Elle pleurait ? Pourquoi avait-elle plaqué la main sur sa bouche ?
Eraste Pétrovitch s’avança vivement vers elle. S’arrêta. Fit un pas encore. Elisa s’était retournée. Elle l’enlaça, colla son visage contre lui et éclata en sanglots.
C’est nerveux. Rien d’étrange là-dedans. Son étreinte signifie seulement qu’elle a besoin de soutien, de consolation. Prudemment, très prudemment, il posa une main sur son épaule, et de l’autre lui caressa les cheveux.
Elisa pleura un long moment, et durant tout ce temps les pensées d’Eraste Pétrovitch refusèrent de revenir à l’énigme des « unités ».
Mais quand la comédienne releva son visage humide et regarda Fandorine, celui-ci fut pris d’une irrésistible envie de se pencher vers elle et de sécher de ses lèvres chacune de ses larmes. Il recula d’un pas. Et se raccrocha au travail de déduction comme à une bouée de sauvetage.
Le reste d’unités qui change constamment signifie qu’il en était au début un nombre déterminé. En conséquence d’un processus soustractif, lié de quelque manière avec l’écoulement du temps, ce nombre diminue. Première question : qu’est-ce que ce nombre ? Combien d’unités y avait-il initialement ?
— Je n’en puis plus, murmurait Elisa. Je dois vous raconter… Non, non !
Elle se retourna brusquement, se vit dans le miroir et poussa une exclamation.
— Quelle tête épouvantable ! La répétition a lieu dans cinquante minutes ! Vous ne devez pas me voir ainsi ! S’il vous plaît, attendez-moi dehors. Je me remets en état et je vous retrouve tout de suite !
Cependant, elle sanglotait encore. Debout dans le couloir, Fandorine l’entendait renifler, marmonner.
Enfin Elisa sortit, repoudrée et recoiffée.
— J’ai les nerfs à vif, dit-elle en se forçant à sourire. Je crois que je vais faire des étincelles aujourd’hui à la répétition. A condition que je ne pique pas une crise d’hystérie. Permettez-moi de m’appuyer sur votre bras, cela me redonnera des forces.
Leurs épaules se touchèrent. Il sentit qu’elle tremblait de tout son corps et eut peur que ce tremblement ne se communiquât à lui.
X moins Y égale huit. X moins Y plus un égale sept. X moins Y plus trois égale cinq. X moins Y plus quatre égale quatre… Au lycée, Fandorine n’avait jamais brillé par ses résultats en algèbre, et il ne gardait qu’un vague souvenir de cette matière a priori inutile, qu’il avait omis d’inclure dans son programme de vieillissement fécond. Et il avait eu tort. Peut-être un mathématicien eût-il su résoudre cette équation délirante. Quoique une équation à deux inconnues n’eût pas de solution unique, semblait-il. Ou bien si ? Impossible de se rappeler. Sans la proximité brûlante de l’épaule d’Elisa, sans le parfum de ses cheveux, son esprit n’eût pas tiré à hue et à dia, ni sauté du coq à l’âne…
Ils voulurent pénétrer dans la salle par une porte latérale, mais celle-ci bizarrement se trouvait fermée à clef, aussi furent-ils contraints d’emprunter celle du milieu.
— … ne peux plus voir dans le cahier ces âneries à propos de bénéfice et d’unités ! braillait Noé Noévitch en agitant les bras. Celui qui fait ça cherche à me détruire ! Il me plante ses unités dans le corps, comme autant d’aiguilles ! Il s’en sert pour m’égorger, comme avec un rasoir !
L’avertissement lancé la veille par l’assistant à propos de l’amende à payer en cas de retard avait porté ses fruits. Bien qu’il ne fût encore que onze heures moins vingt, presque toute la troupe était déjà rassemblée. Les acteurs étaient assis au premier rang, écoutant d’une oreille paresseuse les vociférations du metteur en scène.
— Installons-nous au fond pour l’instant, dit Elisa. J’ai besoin de me reprendre en main… Je ne sais pourquoi, je n’y arrive toujours pas… Je vais m’effondrer en morceaux. Comme du verre brisé.
Les unités… Pour l’égorger, comme avec un rasoir ! Fandorine tressaillit. Combien d’entailles y avait-il sur la gorge du millionnaire ?