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— C’est fini, je n’en peux plus. Arrive que pourra, disait Elisa d’une voix cassée.

Mais Eraste Pétrovitch ne la regardait plus, ni ne l’écoutait. Les chiffres claquaient dans sa tête.

— C’est Gengis Khan qui les tue tous ! Mon ancien mari ! Il est devenu fou de jalousie ! Il a assassiné deux de mes admirateurs à Saint-Pétersbourg. Et trois à Moscou ! Ce n’est pas un être humain, mais un démon ! Il finira par me tuer moi aussi ! balbutiait la comédienne, suffoquée par les larmes.

— Gengis Khan vivait au XIIe siècle, répondit Fandorine distraitement. Douze, ça ne va pas. C’est onze, le bon nombre ! Onze unités ! Récapitulons. Huit, c’est onze moins trois. Sept, c’est onze moins quatre. Cinq, c’est onze moins six. Pourquoi tout à coup un tel intervalle ? Bon Dieu ! Parce que c’était le 1er novembre ! Et aujourd’hui, 11 novembre, il ne reste plus que quatre unités. Mais qu’est-ce que c’est que ces quatre unités ?

Elle le regardait avec effroi.

— Vous ne vous sentez pas bien ?

— Comment ?

— Vous… vous ne m’écoutiez pas ?

Eraste Pétrovitch abandonna non sans peine son raisonnement arithmétique.

— Que dites-vous là ! Bien sûr que je vous écoute. Votre ancien mari Gengis Khan assassine tout le monde… C’est de la p-psychose. Vous en avez trop enduré. Il faut vous apaiser.

La peur s’accentua dans les yeux de la jeune femme.

— Oui, oui, de la psychose ! N’y accordez pas d’importance. Je deviens folle. Promettez-moi de ne rien entreprendre !

Elle joignit les mains en une prière.

— Oubliez ! Je vous en supplie !

A ce moment Vassilissa Prokofievna entra majestueusement dans la salle, le visage écarlate.

— Ouf ! J’ai failli être en retard !

Elle jeta un coup d’śil à Elisa en larmes, et s’approcha, intriguée.

— Que répétez-vous, ma petite Elisa ? Ah ! j’ai deviné. Le Roi Lear, cinquième acte. Cordélia : « C’est pour toi, roi opprimé, que je m’afflige ; seule, j’affronterais aisément les affronts de la fortune perfide. » Allons-nous donc jouer Shakespeare ?

Nous ressemblons effectivement à un père et sa fille, songea Fandorine avec déplaisir. Elle est une jeune femme, et j’ai les cheveux blancs.

Elisa, quant à elle, piqua un fard et s’écarta.

— Je suis la dernière ?

La Réginina regarda autour d’elle.

— Non, Georges, notre cerbère, n’est pas encore là, béni sois-tu, Seigneur.

En effet, tout le monde était assemblé, à l’exception de l’assistant. Fandorine aperçut la tête ronde de Massa tout au bout du premier rang. Le Japonais chuchotait à l’oreille de Sima Abrikossova, mais en même temps louchait en direction de son maître.

Quatre unités, c’est un repère de temps ! Telle heure, tant de minutes ! Cependant, où caser le nombre échappant à la série ?

Le souffle d’Elisa lui chatouilla l’oreille.

— Vous me promettez d’oublier ce que j’ai dit ?

Mais Stern venait de monter sur la scène. Il parcourut la salle du regard.

— Geisha Izumi ! Vous avez assez distrait notre cher auteur ! Venez nous rejoindre, je vous prie ! Nous commençons ! Bon Dieu, mais où est Georges ? Ah, il est beau, l’apôtre de la discipline ! Onze heures moins une, et il n’est toujours pas là ! Quelqu’un a-t-il vu Novimski ? Où est Novimski ?

Fandorine vacilla dans son fauteuil.

Mais bien sûr ! Novem ! Le chiffre neuf !

— Où est Novimski ! s’exclama-t-il à la suite de Stern, tout en se levant.

— Ici ! Je suis ici !

L’assistant venait d’apparaître dans l’allée centrale. Il avait une tout autre allure qu’à l’ordinaire : en habit, avec plastron empesé et chrysanthème blanc à la boutonnière. Georges se retourna et, curieusement, ferma la porte à clef. Puis, apercevant Fandorine en compagnie d’Elisa, il parut se réjouir au plus haut point.

— Eraste Pétrovitch ? Je ne m’y attendais pas. Mais c’est encore mieux. Sans dramaturge, le spectacle du monde serait incomplet.

— Novimski, j’ai à vous parler.

Fandorine fixait Georges avec insistance.

— Répondez à mes questions.

— Je n’ai pas le temps de bavarder avec vous.

L’assistant du metteur en scène, miraculeusement métamorphosé, affichait un sourire tranquille et assuré.

— Quant à vos questions, dans un instant elles seront caduques. Je vais tout expliquer. Suivez-moi, je vous prie, jusqu’à la scène.

— Pourquoi avez-vous fermé la porte ? demanda Elisa. Qu’est-ce que c’est, un nouveau règlement ?

Mais Georges ne répondit pas ; s’engageant entre les rangées de fauteuils, il marchait déjà vers la scène d’un pas aérien. Il escalada avec aisance l’escalier menant au hanamiti. Puis de la main gauche tira une montre de sa poche, qu’il exhiba à l’assistance.

— Mesdames et messieurs, je vous félicite ! déclara-t-il d’une voix solennelle. La représentation à bénéfice va commencer. Plus que deux unités à attendre !

LE BÉNÉFICE

Onze un et un neuf

Du haut de la scène, vêtu de son costume de cérémonie, Georges, qui s’était permis de s’adresser à la troupe sans que Noé Noévitch lui en eût donné l’autorisation, débita le singulier discours suivant :

— Il est à présent exactement 11 heures du 11e jour du 11e mois de l’année 1911 ! Ce qui nous fait neuf un, neuf unités. Dans 11 minutes, le nombre de un atteindra onze, et l’instant deviendra parfait ! A ce moment je l’arrêterai ! L’heure de ma représentation à bénéfice aura sonné, mesdames et messieurs !

On ne saurait affirmer qu’Elisa eût prêté une oreille attentive à ce galimatias, tant elle était occupée par ses propres ennuis. Elle se maudissait d’avoir craqué et d’en avoir trop dit. Dieu merci, Eraste n’avait pas pris son bredouillis hystérique au sérieux. Lui-même du reste était bizarre aujourd’hui. Etait-ce donc la journée qui voulait ça, que tout le monde fût dans un état second ?

D’abord sidéré par l’insolence de son assistant, Stern, en entendant parler de bénéfice, entra dans une colère noire.

— A-ah, c’est donc vous ! hurla-t-il d’une voix terrible avant de bondir lui aussi sur l’estrade. C’est vous qui avez couvert de foutaises notre livre saint ! Mais je vais vous…

D’un geste leste, l’assistant décocha un soufflet sonore à celui qu’il tenait jusqu’à présent pour son idole et son maître. La gifle retentit, plus bruyante qu’un coup de feu. Tous se figèrent, tandis que Noé Noévitch, les yeux écarquillés, portait la main à sa joue et arrondissait le dos.

— Asseyez-vous à votre place, lui ordonna Georges. Vous n’êtes plus metteur en scène. Le metteur en scène, c’est moi !

Le malheureux avait perdu la raison. C’était clair !

En quelques larges enjambées, il gagna le milieu de la scène, où le décor était dressé, et monta à la chambre de la geisha. Il s’arrêta devant la table basse, s’assit par terre et fit basculer le couvercle du faux coffret : celui-là même où se rejoignaient les fils qui, à la fin de la pièce, permettaient de déclencher l’envol des deux comètes.

Le premier moment de stupeur passa.

— Eh, camarade, mais qu’est-ce qui te prend…

Labiline s’était levé, tournant son index contre sa tempe.

— Il faut te calmer.

Rézonovski se leva à son tour.

— Georges, mon cher ami, pourquoi être monté sur scène ? Viens ici, causons un peu.

— Novimosoki-san, on ne doit pas falapper le senseï ! dit Gazonov d’un ton courroucé en se hissant sur le hanamiti. Il n’y a lien de pile !